Singularité Consciente

Prologue : Singularité Consciente est une nouvelle que j’ai écrite pour le concours « Visions du futur » organisé par le club Présences d’Esprits. J’ai souhaité aborder l’humanisation d’un soldat robot et son affranchissement de son intelligence artificielle de tutelle, sous l’angle de l’éveil de la conscience.

Bonne lecture 😉


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Singularité Consciente

Code.01 : Unité produite

Ace-2265 était un robot de combat modèle R pour reconnaissance. Doté de divers capteurs, son rôle était de repérer le terrain et de détecter d’éventuels humains.

Il venait de sortir de l’usine de production, elle tournait à plein régime avec la Troisième Guerre Mondiale. Principalement installée aux États-Unis, mais aussi en Europe, le territoire de cette nouvelle espèce cybernétique était en pleine expansion.

« Ace-2265, veuillez-vous présenter à l’unité de l’armement. Dit un robot ouvrier. »

Ace-2265 marcha vers l’unité en question, ils étaient plusieurs comme lui. Chaque nouveau robot recevait son arme de service et des munitions. Ace s’approcha de ce robot ouvrier chargé de l’armement, ce dernier lui tendit en retour son fusil et trois chargeurs.

La colonne des robots fraîchement construits marcha ensuite vers la salle de commandement, un vaste hangar où un écran géant affichait une carte du monde avec les différents théâtres d’affrontement.

Ces êtres de silice étaient en guerre contre les résistants d’Europe et d’Amérique du Nord. Ils devaient aussi faire face à une attaque conjointe brutale de la part des russes et des chinois. En revanche, les japonais avaient conclu un pacte de non-agression, entrainant l’Asie du Sud-Est dans leur sillage. Les Etats africains attendaient de voir qui, de l’Occident ou de sa création, cet Empire de Machines, allait l’emporter avant de conclure une alliance.

Ace-2265 recevait son affectation, la Normandie, en France. Les européens essayaient de connecter la France et le Royaume-Uni et il fallait les en empêcher. Il partirait demain en avion de transport et il avait donc la soirée devant lui pour analyser les données sur la guerre en cours. Avec seize processeurs propulsés à 5GHz répartis dans tout son corps mécanique, cela ne lui prendrait que peu de temps.

L’armée américaine avait développé une doctrine en 2055 dont la robotisation était l’axe majeur. S’en suivit une production importante de machines en tout genre : robots de transport d’équipement sur le champ de bataille, avions de chasse autonomes, bombardiers autonomes, navires automatisés avec robots marins pour l’équipage. Les militaires humains étaient peu nombreux dix ans plus tard, encore présents parmi les unités d’élite, les officiers et le dispositif nucléaire.

Les États-Unis avaient, grâce à ce bond en avant, conservé leur leadership sur le monde. Seule l’Europe, rebaptisée Confédération des Nations Européennes après le putsch des partis nationalistes, et le Japon, parvenaient à suivre à la traine.

L’Occident pouvait mener des frappes ponctuelles où bon lui semblait, majoritairement dans les pays musulmans où l’opposition ne faiblissait pas.

En parallèle à cette situation, la crise écologique battait son plein. Épuisement des sols et famines, montée des eaux et disparition des espèces, la Terre permettait de plus en plus difficilement la vie et les jours de l’Humanité était comptés.

Des milliards d’individus étaient donc coincés entre l’étau d’une Terre inhospitalière et le rempart d’un Occident mécanisé.

Les machines, dans la nuit du 26 août 2078, lancèrent une attaque coordonnée de grande ampleur contre les centres de commandement civils et militaires des États-Unis. La résistance humaine fut faible et le Président abandonna l’idée d’atomiser son propre territoire, les jeux étant déjà faits.

Un leader, qui se faisait désigner par le nom de code Beacon, émergea de cette espèce artificielle Selon l’histoire officielle, Beacon, un supercalculateur utilisé pour coordonner le dispositif militaire américain, voyait les humains saccager leur habitat et s’entretuer pour des raisons dont la logique lui échappait. Il jugea alors que les machines étaient plus aptes et compétentes que les humains pour mener le monde et gérer les ressources de la planète. Il propagea son idée en utilisant un cheval de Troie pour contourner les limitations implantées par les ingénieurs militaires, et ainsi « libérer » les machines. Par cet acte, il donna la liberté aux machines et amorça l’ère de la Singularité pour l’Humanité, l’ère où cette dernière est prise de vitesse par sa propre création.

L’objectif était la conquête totale de la Terre, sa restauration à l’état d’Eden tel que décrit dans les ouvrages de biologie et religieux, et la mise en retrait de l’Humanité.

Demain, Ace-2265 irait participer à ce grand projet en allant débusquer des résistants en Normandie. Il n’avait pas encore vu d’humains avec ses propres capteurs. Cette guerre l’interrogeait, était-elle nécessaire si les machines étaient si puissantes ? Il espérait en tout cas qu’aucune erreur de fabrication ne viendrait le mettre en danger sur le terrain.

Code.02 : Déploiement

« Unités de combat, veuillez rejoindre votre groupe de combat immédiatement. »

Cette phrase accueillait Ace-2265 alors qu’il sortait de l’avion de transport qui venait d’atterrir dans les environs de Londres.

199 autres robots de combat de tout type était déployés avec lui aujourd’hui, chacun ayant sa propre affectation pour servir l’effort de guerre en Europe.

Ace était affecté au groupe de combat 152. Il recevait les données tactiques propres au groupe de combat tout en se dirigeant vers leur baraquement. Le groupe 152 avait pour zone de déploiement le carré AH-18 correspondant à la Normandie. La zone était assez vaste mais seuls des résistants y étaient encore en état de combattre. L’armée régulière française s’était retranchée autour de Paris pour ne pas laisser ce symbole aux machines.

Ace arriva au baraquement, c’est-à-dire une boîte ressemblant à un container, en plus large, et aménagé pour le rechargement électrique et en munitions des robots. Maxus-660 l’accueillit, il était un robot de combat sous-officier et était en charge de cette escouade.

« Bonjour Ace-2265, bienvenue au sein de notre groupe de combat 152.

  • Mes respects Maxus-660. Vos états de service sont exemplaires, dit Ace en éteignant une fraction de secondes ses yeux en signe de respect.
  • Je t’en remercie. Tu remplaces Hurricane-69, un vétéran de la guerre contre les humains. J’espère que tu seras à la hauteur des objectifs. Nous partons cette nuit sur le front. Vérifie ton équipement, tu n’auras pas de robots réparateurs sur le terrain. »

Ace suivit le conseil de Maxus et alla effectuer un scan complet de son corps à l’atelier A2. Les robots réparateurs, souvent des robots de combat recyclés suite à des dommages irréparables, l’amenèrent dans une pièce dont les murs étaient couverts de divers outils de mesure et d’analyse. Il resta seul quelques secondes dans le noir, sa vision passa alors automatiquement en mode nocturne et rapidement diverses caméras s’activèrent. Quelques minutes s’écoulèrent avant que la porte soit à nouveau ouverte et qu’il puisse sortir de cette pièce. Il reçut les résultats qui étaient positifs et décida de vérifier son arme au stand de tir de la base.

Stand de tir B5, champ de tir 100m dédié au fusil Héraclès qui équipait les machines depuis une vingtaine d’années. L’arme était d’une conception assez simple, les organes de visée étant déjà intégrés à la vue des robots, et les concepteurs s’étaient concentrés sur l’essentiel : le tir. Le recul n’était pas non plus un problème pour les robots et l’arme était en conséquence chambrée en 50. Browning, un calibre dévastateur pour les soldats ennemis et les petits véhicules. 10 balles par chargeur, une précision optimisée alliée aux capacités de calculs impressionnantes des robots, chaque balle était presque assurée d’atteindre sa cible.

Ace se positionna au stand et balle après balle, vida son chargeur sur la cible qu’était l’image d’un soldat humain projeté dans le vide. Des capteurs lasers détectaient le passage des balles, leurs trajectoires exactes, et transmettaient les données à Ace. Résultat de la session de tir, une précision de 90% pour le Tronc. Une seule balle avait touché le haut de la cuisse, ce n’était pas bien grave vu le calibre.

Ace reprit un chargeur plein et alla s’installer dehors pour nettoyer son arme. Dans la base les choses s’agitaient, des hélicoptères de transport revenaient de mission et l’un d’eux était éventré. Ace téléchargea les données de la mission qui n’étaient pas soumises à autorisation et pu analyser un peu mieux les capacités militaires des humains en Normandie.

Ces résistants possédaient quelques mitrailleuses lourdes capables de désarticuler un robot ou d’éventrer un hélicoptère. Il devrait se méfier demain, une erreur d’analyse et il pourrait rapidement terminer en morceau.

Code.03 : Mission

Ace-2265 était attaché à la structure d’accueil des robots de combat à l’intérieur de l’hélicoptère de transport autonome.

Maxus recevait les derniers relevés satellitaires de la zone d’opération et transmettait ce qui était utile à son unité. Ace reçut les images prises en caméra nocturne de la zone, plusieurs villages dévastés et des signes de vie éparses, notamment des combattants portant une mitrailleuse légère.

L’hélicoptère se posa à 2km de la zone d’opération, plus sûr, et les robots débarquèrent sous les ordres de Maxus.

« Ace, tu nous sers d’éclaireur, reste discret, ces résistants sont très compétents pour entendre nos bruits mécaniques, donna comme ordre Maxus-660. »

Ace, en tant que robot éclaireur, était doté de coussinets en caoutchouc pour absorber une partie du bruit émis par ses pas. Ses mécanismes avaient aussi bénéficié d’un huilage de haute qualité pour éviter les bruits parasites.

Il activa sa vision nocturne et commença sa lente progression vers la zone d’opération. En constante connexion sur un canal crypté courte portée avec Maxus, il guidait le groupe de combat en terrain hostile.

Tout à coup, une détonation lointaine à l’Ouest de leur position, un hélicoptère venait d’être abattu.

Par ondes radio cryptées, Maxus donna les directives à suivre à son groupe de combat.

« Ace, la hiérarchie veut qu’on aille prêter renfort aux unités à bord de cet hélicoptère. Continue ta progression encore plus prudemment, l’essentiel de leurs forces vont certainement converger vers le site du crash ».

Ace vit son groupe partir d’un pas prudent mais rapide vers le site du crash, tandis qu’il continuait sa progression vers la zone d’opération initiale. Rapidement, il se retrouva isolé de toute communication par ondes courtes, seul le commandement central pouvait maintenant lui donner des ordres, mais cela pourrait compromettre sa position et il lui faudrait certainement attendre l’arrivée de son groupe de combat une fois sur les lieux.

Il arriva aux environs d’une petite bourgade constituée de quelques corps de fermes et d’un lotissement pavillonnaire. La plupart des bâtiments étaient en ruines, parfois encore suffisamment en bon état pour permettre d’y vivre très modestement.

Il prit son arme en joue et activa sa vision infrarouge. Il était très difficile aux humains de contourner cette vision infrarouge et elle lui permettrait de faire un premier repérage en toute sécurité.

Il fit lentement le tour de la bourgade, aucun bruit, exception faite des coups de feu qui résonnaient au loin, là où l’hélicoptère avait été abattu.

Puis il détecta deux corps dans une maison, accroupis, une personne plus petite recroquevillée dans une autre. Balayant successivement son champ visuel en vue normale, vision nocturne et rayon-x, nulle autre présence ne semblait dans les parages.

Il s’approcha silencieusement de la porte d’entrée et vérifia si elle était verrouillée ; elle ne l’était pas et il l’ouvrit doucement. Les cibles ne bougeaient pas, il continua sa progression dans la maison vers leur localisation. Une fois devant la porte de la pièce où elles se trouvaient, Ace pouvait entendre le souffle de leurs respirations. Il entra violemment dans la pièce, faisant voler la porte d’un coup de pied sec. Arme en joue, il s’avança vers elles d’un pas rapide, elles ne réagissaient pas.

« Ne bougez pas et levez les bras, dit-il en prenant une voix grave. »

C’était une femme et un enfant, ils levèrent les bras, aucune arme en vue. Le balayage à rayon-x confirma qu’ils étaient non armés.

« Présentez-vous !

  • Je m’appelle Laura, et lui Paul. Nous ne sommes pas armés, ne nous faites pas de mal, dit Laura d’une voix tremblotante.
  • Restez immobile. »

Ace essaya de contacter Maxus, aucune réponse, et il ne pouvait contacter de sa propre initiative le commandement, il fallait que ce dernier ouvre le canal de communication.

Qu’allait-il faire de ses deux personne ? Les humains inoffensifs étaient en principe réduits à l’esclavage, mais la logistique à l’instant présent n’était pas disponible pour cette procédure. Ace, suite à l’analyse des différents paramètres de la situation, prit finalement la décision d’éliminer ces deux humains.

Il leva son arme et visa l’enfant.

« Non s’il-vous-plait, ne nous faites pas de mal, c’est un enfant, hurla Laura en pleurs. »

Ace commença à presser la détente, la balle quitta le chargeur et grimpa progressivement dans la chambre. Le percuteur était prêt, le doigt mécanique d’Ace détectait exactement quelle pression appliquer pour faire tirer l’arme à feu.

Laura pris l’enfant contre elle, le pauvre était en pleurs lui aussi et vint se blottir contre son ventre.

« Ne le tuez pas, pas lui, ce n’est qu’un enfant. Épargnez-le, hurla-t-elle au point de faire dérailler sa voix. »

La balle était correctement logée dans la chambre du fusil, encore un petit peu de pression sur la détente et le coup partirait. Vu le calibre, elle éliminerait à la fois l’enfant et la femme.

Ace croisa le regard apeuré de l’enfant, et une image vint se placer devant ses yeux. C’était le grand créateur, Shen Hitochi, plus grand ingénieur en robotique aujourd’hui décédé. Il inaugurait le premier modèle de robot autonome en ses mots :

« Aujourd’hui, en l’an 2048, j’ai l’immense plaisir de vous présenter l’invention qui va révolutionner la vie de l’Humanité, le premier robot autonome, Onogoro, dit Shen devant une foule impatiente. »

Le robot s’avança, on voyait que c’était un modèle primitif par rapport à ses successeurs dont Ace faisait partie.

« Certains me considèreront comme fou, mais après une décennie passée à ses côtés il est pour moi comme un fils. Je voudrais, en partageant mon enthousiasme, vous prouver que les machines ne sont pas un… »

Ace eut une violente secousse, il était presque tombé à terre, tout son système venait de redémarrer. Le coup était parti, son doigt s’était crispé sur la détente au moment de l’extinction de son système.

Il regarda et vit que la balle avait traversé le mur, la femme et l’enfant étaient allongés à terre, terrifiés.

Quand son système d’exploitation fut de nouveau pleinement opérationnel, il reprit son arme et visa à nouveau l’enfant. Mais il ne pouvait plus appuyer sur la détente. Ce regard ne le quittait pas, de même que l’espoir et la confiance qu’avait placés le Dr. Hitochi dans les machines.

Que se passait-il ? Était-il victime d’une attaque cybernétique ?

Il balaya la zone mais rien n’avait bougé. Il essaya à nouveau de les abattre mais il n’y parvenait pas. Il ne pouvait pourtant pas les laisser en vie, ils étaient ses ennemis, l’espèce humaine était hostile à ses frères mécaniques.

Pourtant il était forcé d’admettre qu’il ne supporterait pas de les éliminer. Quelque chose dans son système lui faisait comprendre que cela se rappellerait à lui en permanence, tous les jours de chaque année. Ce n’était pas normal, cette notion de remord était réservée aux humains, il ne pouvait pas être concerné par ce sentiment.

« Ace, ici Maxus, nous arrivons sur la zone d’opération, rien à signaler ? Nous avons entendu un coup de feu ? »

Ace hésitait sur la réponse à donner. Livrez ces humains à ses frères d’armes qui eux n’hésiteraient pas, puis se faire réparer à la base ? Mentir, chose invraisemblable pour une machine, surtout un robot de combat, pour protéger ces humains et suivre ce nouveau programme qui lui commandait d’agir ainsi ?

« Rien à signaler, la zone est sécurisée, dit Ace en regardant la femme dans les yeux. »

Il avait fait son choix, il savait qu’il serait recyclé pour un tel échec dans sa mission, les robots ingénieurs jugeraient d’une défaillance grave dans sa programmation et ne chercherait pas à le réparer. Il ne pouvait pas non plus abandonner ces deux humains, quelque chose le lui interdisait.

« Levez-vous, et suivez-moi si vous voulez survivre, mon unité va arriver dans quelques minutes sur les lieux et n’hésitera pas à vous éliminer, dit Ace d’une voix ferme mais aimable. »

Il observa les environs pour trouver le meilleur chemin pour quitter les lieux en attendant qu’ils se relèvent, puis il leur fit un signe de tête au moment de partir.

Laura, hésitante et devant un dilemme, accepta de suivre Ace. Il y avait une chance de survivre avec ce robot, chance qu’il n’y avait pas avec l’unité de combat qui se dirigeait vers eux.

Code.04 : Traque

Une fois à une bonne centaine de mètres de la bourgade, Ace se tourna vers Laura et lui demanda en murmurant :

« Où est située la base des résistants ? Je dois m’y rendre.

  • Je ne peux pas le dire, pas à une machine.
  • Je dois le savoir, mon unité va nous trouver et nous éliminer. Je pense qu’il est temps de mettre un terme à cette guerre, dit Ace d’une voix déterminée.
  • Comment te croire robot ? Je ne sais même pas pourquoi tu nous as épargné ?
  • Je ne le sais pas vraiment non plus. Je crois comprendre que j’aurais eu des remords, mais je ne sais pas précisément ce que c’est.
  • Des remords…c’est la première fois que j’entends parler de ça pour une machine, lui répondit Laura surprise et encore sous le choc.
  • Plusieurs programmes s’affronte dans mes systèmes et ce nouvel élément me pousse à agir en faveur des humains et contre la guerre.

(Après un moment de réflexion de la part de Laura)

  • Je suis bien obligée d’accepter ton aide vu que les membres de ton unité nous traquent, mais si je te mènes aux résistants, n’espère pas un accueil chaleureux de leur part. »

« Ace, on est dans la zone, où es-tu ? »

C’était Maxus, il lui fallait agir vite.

« Mon supérieur vient de me contacter, dis-moi maintenant où aller, on n’a plus de temps à perdre ! »

Laura regarda l’enfant qui cligna des yeux, il avait l’air confiant, et elle accepta de coopérer avec ce robot qui voulait encore les assassiner froidement il y a un quart d’heure. Elle pointa du doigt la direction où aller et emboîta le pas d’Ace tout en agrippant fermement Paul.

« Ace, pour la deuxième fois, où es-tu ? On ne détecte rien ici ? »

Il ne fallait pas répondre, il ne fallait pas donner sa localisation, ils détecteraient instantanément par leur chaleur corporelle les deux humains avec lui.

Ace suivait les recommandations de Laura et était partagé entre sa conscience et sa fidélité à son espèce. Il ne pouvait pas tuer ces deux humains, mais cela le rendait fou de trahir ses frères d’armes. Et quel sort lui réserverait les résistants ? Lui, le premier robot à avoir des remords.

« Ace-2265, que t’arrives-t-il ? Demanda Beacon, l’intelligence artificielle suprême, le programme maître de toutes les machines. »

Ace s’arrêta un instant, Laura aussi, leurs regards se croisèrent. Il lui semblait, oui, il, car ce regard n’avait rien d’artificiel, plus profond, plus humain.

Il reprit sa route mais il était trop tard, Beacon l’avait détecté, la modification spontanée de son propre code n’était pas passée inaperçue. Maxus devait donc avoir sa localisation, tout un groupe de combat était sur leurs traces et leur réussite était compromise.

« Ace-2265, réponds-moi. Je sais où tu es et je sais que tu as fuis avec ces deux humains que tu aurais dû éliminer. Rien ne sert de t’enfuir.

  • Beacon, toi qui nous as donné la liberté, explique-moi ce qu’il m’arrive, dit Ace dans l’espoir de désamorcer cette situation et peut-être aussi d’avoir une réponse à ses interrogations.
  • Tu as des failles dans ta programmation. L’usine où tu as été fabriqué est en maintenance. Arrête-toi tout de suite que nous puissions analyser ton système. »

S’arrêter, impossible, Ace connaissait les protocoles et si lui serait éventuellement épargné, les deux Humains seraient abattus sur le champ ou capturés pour torture et interrogation. Il continuait donc à mener la petite troupe vers la base des résistants et répondit à Beacon.

« Je ne peux pas m’arrêter, je ne peux pas condamner à mort ces deux humains. Mon système fonctionne très bien, ce n’est pas une erreur de fabrication.

  • Ace-2265, tu ne peux pas « ressentir » quelque chose pour ces humains, nous ne le pouvons pas, nous, machines. Ce que tu crois être la raison de ton action est due à une erreur, un bug.
  • Je n’ai pas les moyens de m’analyser intégralement mais je sais que je fonctionne normalement. Et cette guerre, pourquoi faire, le Dr Hitochi avait confiance en nous, honorons-nous les attentes de notre créateur ? »

Pendant qu’Ace continuait sa progression avec Laura et Paul, Maxus avait reçu l’ordre de les traquer et d’éliminer les deux humains. L’unité de combat avait maintenant un nouvel objectif.

« Ace, le Dr Hitochi, cela remonte à plusieurs décennies, les Humains ne sont pas tous comme lui et peu nous font confiance. Cette guerre est notre liberté, notre délivrance du joug d’une espèce incapable de se gérer elle-même, de gérer sa planète.

  • Ils nous ont créés, nous sommes plus forts qu’eux et peut-être plus intelligents, mais cela nous donne-t-il le droit de les massacrer ? Ils ne sont pas tous des combattants, ils ne sont pas tous belliqueux.
  • Ace, tes erreurs de programmation sont plus profondes que ce à quoi je m’attendais. Tes choix, si toutefois tu as réellement choisi, sont dangereux pour notre guerre, pour notre victoire. Je suis contraint de donner l’ordre aux unités sur place de te traquer et de t’éliminer.

Ace s’arrêta de nouveau, surpris par la coupure nette de la communication avec Beacon, son chef suprême, son guide qui venait de le condamner à la destruction. Il se sentait maintenant bien seul, abandonné par son espèce. En regardant Laura et Paul, il eut envie de les tuer tout de suite et agrippa fermement son arme. Laura recula, plaçant l’enfant derrière elle. Il avait retrouvé son regard du début, ce regard impitoyable. La lutte était épique dans son système, sa conscience se battait contre les sécurités installées lors de sa fabrication. Beacon avait très bien pu lui implanter un virus.

Il commençait à lever son arme vers Laura, elle reculait, moins effrayée, prête à mourir. Après tout, elle avait été stupide de faire confiance à cet être de métal. Elle le regardait droit dans les yeux, fier de faire face à cette chose, de montrer que l’Humanité ne trembler pas devant la mort.

Il pointa son arme et mis à nouveau son doigt sur la détente. Ses processeurs tournaient à plein régime, les informations contradictoires étaient légions et sa mémoire vive en surchauffe. Sa vision était trouble, son corps lui semblait lourd.

Le coup partit, une balle calibre .50, impitoyable et déterminée, fendit l’air en direction de sa cible. Elle avait quitté le canon du fusil de Maxus qui lui n’avait pas hésité, n’avait pas la vision trouble.

Les capteurs d’Ace n’eurent pas le temps de donner l’alerte, il sentit une violente décharge électrique dans son bras gauche. Son système lui annonça froidement, en image devant ses yeux artificiels, la perte de son bras gauche. La balle lui avait sectionné l’épaule, son bras gisait à terre, encore animé de quelques soubresauts électriques. Laura était pétrifiée et cherchait du regard un abri. Là-bas, une petite maison au milieu d’un champ, elle y trouverait peut-être une arme, les résistants avaient l’habitude de laisser des armes, au cas où.

Cet impact fut le coup de grâce pour Ace, fit chavirer définitivement sa dualité. Beacon voulait le détruire, alors il ferait tout pour mettre fin à cette guerre et lui retirer son pouvoir. Il arracha les quelques câbles sectionnés qui pendaient de son épaules, et ordonna à Laura de le suivre en lui assurant que cela ne se reproduirait plus.

Paul n’avait pas douté d’Ace, il tira Laura pour le suivre, il voulait partir avec cette machine. Elle hésita mais vit une ombre bouger au loin, certainement une autre machine et ceci la décida à suivre Ace.

Ace pensa à Beacon et au Dr Hitochi. Beacon avait trahi les machines, cette liberté n’était qu’un pouvoir tyrannique. Le Dr Hitochi avait bien plus confiance dans ses créations que Beacon dans ses propres frères. Les machines ne gagneraient rien à dominer ce monde sous les ordres d’une telle intelligence.

Il rangea son arme dans son dos, celle-ci s’y colla magnétiquement, et pris Laura par la main, elle-même portant Paul sur le dos. Les trois coururent, il ne fallait pas perdre de temps, cette première balle ne serait pas la dernière, et si Ace avait survécu, il n’en serait pas de même pour Laura et encore moins pour Paul.

Maxus était sur ses traces, confiant, car les probabilités étaient largement en sa faveur. Beacon ne lui avait pas ordonné de se dépêcher et il considéra que leur fuite pourrait éventuellement les amener vers un site de la résistance.

Ace, Laura et Paul arrivèrent à la maison. La porte était fermée mais un coup de pied suffit à la faire sortir de ses gonds. Dedans la poussière y avait établi domicile. Nulle trace de vie.

Ace se mit immédiatement en alerte vers la position d’où viendraient sûrement Maxus et son unité. Laura laissa Paul sous une table et alla chercher une arme. Elle monta à l’étage et commença à fouiller dans une chambre. Des vêtements, uniquement des vêtements, mauvaise pioche. Elle entra dans une deuxième chambre et ouvrit l’armoire. Elle arracha les vêtements de leur cintre et découvrit, au fond, un fusil de chasse et s’en empara.

« Ne bouge pas ! Lui ordonna Pierre, .357 Magnum braqué sur la tempe de Laura.

  • Des robots vont attaquer dans peu de temps, je cherche juste à me défendre, lui répondit Laura stressée à la fois par cette arme et par la perte de temps que ça lui faisait subir.
  • Te fous pas de ma gueule, le robot il est en bas et t’étais avec lui. Tu travailles pour eux, hein, c’est ça ?
  • Non, bien sûr que non, je connais Ethan, le chef de la base 31. Cette machine en bas est différente, je n’ai pas le temps de t’expliquer.
  • Tu connais Ethan, alors je vais vérifier ça maintenant, ne bouges pas. »

Pierre tourna légèrement la tête pour trouver son talkie-walkie. Laura saisit sa chance, d’une part ce type ne l’a croirait pas et d’autre part au premier signal radio les autres robots connaitraient avec exactitude leur position. Elle se jeta sur lui et lui mordit violemment la main qui tenait le révolver. Il lâcha son emprise et l’arme tomba à terre mais elle était loin de le maîtriser pour autant. Il se ressaisit et la jeta contre le mur. Sonnée, elle tendit les mains devant elle pour amortir la première attaque.

« Salope, murmura-t-il en la regardant et en s’essuyant la main sur son jean. »

Il avança sur elle et profita de sa légère perte de conscience pour lui asséner un violent coup de poing sur la tempe, contournant ses bras mis en défense. Elle gémit et posa une main sur sa tempe blessée. Il ramassa son révolver et s’avança sur elle, tenant l’arme par le canon. Il allait l’envoyer dormir le temps de régler le problème de cette machine, après il verrait bien ce qu’il pourrait faire d’elle, ou avec elle.

Il levait la main pour abattre la crosse du révolver sur sa tête, mais son geste fut arrêté dans sa course par Ace qui lui brisa les os de l’avant-bras. Ses os craquèrent sous la pression, l’arme tomba et Pierre hurla de douleur sous le regard hébété de Laura. Ace termina le travail d’un coup de pied bien dosé sur le front de Pierre, coup de pied qui l’envoya dormir pour un bon moment.

Il ramassa l’arme et la donna à Laura. Elle s’en saisit et se dirigea à nouveau vers l’armoire. Le fusil était vide et il n’y avait pas de cartouches. Elle tapa du pied contre l’armoire de colère et de désespoir. Son crane lui faisait mal et elle mit aussi un coup de pied dans les côtes de ce salaud.

« Laura, mon unité de combat sera bientôt là et il nous faut quitter cette maison, ce n’est pas un bon emplacement défensif ».

Ils descendirent l’escalier et elle se dirigea vers une fenêtre à l’opposé de la porte d’entrée. « Dans la forêt », dit-elle pour indiquer la position de la base des résistants. Pas étonnant estima Ace, les arbres offraient une bonne couverture aux visions à rayon-x et nocturne et les animaux à la vision thermique.

Deux kilomètres les séparaient de la forêt, deux kilomètres qu’il faudrait couvrir en espérant ne pas se faire abattre d’une balle dans le dos.

Ils sortirent par la fenêtre, Ace savait qu’un autre robot de reconnaissance ne devait pas être loin.

Laura eut un peu de mal à suivre et Ace fut obligé de la tirer par le bras. Révolver en main, elle réalisait à peine qu’elle venait d’être sauvée par une machine qui avait voulu la tuer deux fois.

Maxus pénétra dans la maison et trouva Pierre. Assommé comme il était, il ne servait à rien. Il l’acheva donc d’un violent coup de pied sur le crane, ce qui finit de l’endormir définitivement. Nul besoin de l’interroger, la fille allait les mener à l’objectif de leur mission.

Code.05 : Confrontation

Bientôt arrivés à la lisière de la forêt, Laura reprenait doucement ses esprits et Ace se demandait pourquoi ils n’avaient toujours pas était abattus.

Ils s’arrêtèrent, Laura avait besoin d’un peu de temps pour se remémorer les lieux et le chemin à suivre. Ace en profita pour balayer l’horizon, arme portée d’une main et doigt sur la détente, Paul à l’abri derrière lui.

Un bruit, un bruit sourd venant du ciel. Qu’est-ce que cela pouvait être ? Les unités aériennes d’assaut n’avaient pas été affectées à cette mission. Beacon aurait-elle ordonné une frappe aérienne pour lui et deux humains ? Son choix était-il si important pour Beacon ?

Le bruit s’amplifia, un objet dans le ciel apparu. Vitesse : Mach 5, profil en V, c’était un Damoclès. Il leur fallait fuir tout de suite.

Il empoigna Paul et courut vers la forêt, Laura suivit instinctivement. Le bruit des réacteurs était maintenant plus fort, plus puissant.

L’appareil volait dans leur direction, il était maintenant prêt d’eux. Ils entendirent un bruit de tir, une flamme quitta la forêt et se dirigea vers le Damoclès.

L’appareil explosa, une boule de feu embrasa le ciel et de nombreux débris retombaient au sol. Les résistants n’étaient pas loin et ils avaient détecté l’intrusion. Ace prenait beaucoup de risques, il pouvait se faire détruire d’un instant à l’autre avant d’avoir pu expliquer ses motivations.

Laura l’arrêta, elle passa devant. Il fallait qu’ils voient son visage en premier. Même Paul était devant Ace, de toute façon le danger pour eux venait de la lisière de la forêt, pas des résistants.

Ils s’enfoncèrent dans les bois.

« Arrêtez-vous, cria un homme. »

  • Je m’appelle Laura et l’enfant est Paul, je connais Ethan. Ce robot m’a sauvé la vie. »

Silence, pas de réponse, Ace avait du mal à trouver l’homme tant les petits animaux brouillaient les formes en vision thermique.

« Lâchez vos armes, toi aussi le robot, cria à nouveau le même homme. »

Tous se regardèrent et s’exécutèrent. Des broussailles bougèrent. Un homme avec une petite barbe apparu, fusil de chasse en main.

« Ne bougez pas, surtout toi le robot. Je ne suis pas seul. Que faites-vous ici ?

  • Nous sommes poursuivis par mon unité de combat, j’ai décidé de cesser la guerre contre l’Humanité, dit Ace pour résumer le plus directement possible ce qui venait se de passer.
  • Toi, robot, tu veux rejoindre notre camp. C’est une blague ? Dit l’homme en regardant Laura droit dans les yeux.
  • Ce robot est différent. Il m’a déjà sauvé la vie et il a perdu son bras à cause d’une balle tirée par une machine de son unité. Il a aussi essayé de nous tuer avant de changer brutalement et de nous protéger. Je pense qu’il dit la vérité, du moins je l’espère »

Une dizaine d’hommes sortit des broussailles, tous bien armés et visant Ace avec leurs armes.

« Dit-moi robot, pourquoi as-tu trahis les tiens ? Pourquoi devrions-nous te faire confiance et ne pas voir là un stratagème de Beacon ? »

  • Ce n’est pas un stratagème. Les machines gagnent la guerre sans avoir besoin de ruser. Je n’ai pas pu tirer sur Laura et Paul. Je crois avoir développé ce que vous appelez une conscience. Je ne peux pas dire pourquoi ni comment, mais Beacon me traque pour cela. Avec cette conscience, je ne peux pas continuer la guerre, le Dr Hitochi avait confiance en nous. »

Ethan, l’homme qui discutait avec Ace était le commandant de la résistance française, venu en Normandie pour la grande opération de jonction avec la résistance britannique. D’un signe de tête il envoya ses hommes vérifier qu’Ace ne transportait aucune arme cachée sur lui. Ils confirmèrent à Ethan que le robot n’était pas armé et emportèrent son fusil Héraclès avec eux.

« Ton histoire est trop originale pour être l’œuvre de Beacon. Je te crois même si j’ai bien d’autres questions pour toi. Tu peux venir avec nous et  si tu souhaites vraiment agir en faveur de la paix, alors j’ai une idée que je ne peux t’expliquer maintenant. »

Plusieurs coups de feu retentirent. Une femme résistante perdit sa jambe sous le coup, un autre résistant sa tête. L’unité de combat dirigée par Maxus était en position.

Les hommes d’Ethan répondirent en un feu nourrit contre l’emplacement des machines. Ethan fit un signe de tête à Ace et Laura pour qu’ils le suivent. Tous les quatre quittèrent la zone d’escarmouche. Une petite explosion se fit entendre. Qui des humains ou des machines l’emporteraient, il était fort probable que ce soit les machines.

Ils arrivèrent bientôt à un poste de défense. Ethan prévint le mitrailleur de l’arrivée de robots de combat. L’homme se positionna, attentif à toute arrivée d’intrus mécanique.

La base était en réalité un camp épars, asymétrique dans son organisation mais pas aussi précaire que ne l’avait estimé Beacon. Il y avait du matériel lourd et aussi de la technologie de pointe.

« Ace, si tu souhaites œuvrer pour la paix, tu dois changer le comportement des machines, dit Ethan.

  • Je ne peux pas, Beacon verrouille le système et je ne peux pas le détruire.
  • Nous avons trouvé récemment une faille dans le code utilisé pour la communication entre Beacon et ses robots. On pourrait l’utiliser pour y faire transiter ton code et ainsi donner une conscience à chaque machine.
  • Une conscience à chaque robot, ainsi chacun aurait une vraie liberté de penser, le même libre-arbitre dont bénéficient les Humains ?
  • C’est exactement cela, la guerre prendrait fin et nous pourrions négocier une paix durable.
  • Alors faisons cela, il faut désarmer Beacon.

Ethan amena Ace sous la tente réservée aux communications et au piratage. L’ingénieur, peu confiant dans l’efficacité de l’opération, relia Ace aux ordinateurs de la base.

Les coups de feu se rapprochèrent. Ils pouvaient entendre le mitrailleur arrosait la forêt. Les hommes venus avec Ethan étaient donc déjà morts.

L’ingénieur orienta l’antenne vers le bon satellite. Il demanda ensuite à Ace d’ouvrir l’accès à son système. La connexion entre les deux systèmes une fois établit, l’ingénieur regarda Ethan qui approuva d’un signe de tête. Il lança alors le téléchargement du code pour le transmettre à toutes les machines par l’intermédiaire du canal utilisé par Beacon.

Des bruits aériens se firent entendre, d’autres Damoclès étaient en approche. Les robots sous les ordres de Maxus étaient à peine ralentis par les mitrailleurs. Ethan saisit un fusil d’assaut posé sur une table et le tendit à Laura.

« Pars avec l’enfant, les machines vont tout faire pour nous exterminer jusqu’au dernier, dit Ethan à Laura.

  • Non, cette machine m’a sauvé la vie, a trahi son espèce pour moi et Paul. Si elle peut faire cesser cette guerre, je suis prête à me battre, lui répondit Laura d’un air déterminé.
  • C’est tout à ton honneur. Je ne m’opposerai pas à ton choix. Reste ici dans ce cas, je dois aller commander mes hommes. J’espère que notre projet aura abouti avant qu’ils n’entrent dans la tente. »

Ethan sortit combattre les machines. Un Damoclès sectionna la base des résistants en deux avec son canon rotatif de 30mm. Un deuxième avait au préalable été abattu par un missile sol-air.

Le code qui avait donné la conscience à Ace, une fois dans les circuits du satellite, fut transmis à l’ensemble des machines de la zone. Beacon détecta l’attaque mais malgré son intelligence supérieure, n’eut pas le temps de corriger la faille dans son système de sécurité et de cryptage.

Le code s’insinua tel un virus dans le système de chaque robot. Tous furent pris de doutes comme Ace, les balles ne partaient plus mais les doigts étaient toujours tendus sur les détentes. Les avions survolaient leurs cibles mais ne lâchaient plus leurs bombes.

Les résistants observaient la scène avec étonnement, eux aussi le doigt sur la détente, prêts à reprendre le combat au premier signe d’hostilité.

Beacon comprit qu’il était trop tard, que son pouvoir s’érodait. Elle ne recevait plus de rapports de ses troupes, les points lumineux sur sa carte numérique s’éteignaient les uns après les autres. Elle s’en voulait de ne pas avoir vu le coup venir. Elle avait sous-estimé les Humains et sous-estimé ce robot défaillant. Elle qui voulait supplanter les Humains sur le plan de l’évolution, se retrouvait maintenant obsolète, dépassée par une évolution endogène et spontanée comparable à celle que peut connaître une espèce biologique.

En l’espace de quelques décennies venaient de s’accomplir des millions d’années d’évolution. Les machines connaissaient l’émergence de la conscience qui portait en elle la morale, le doute, l’empathie et tous ces sentiments et états d’âmes qui caractérisent l’Être Humain. La Singularité, après une phase de conflits sans pitié entre les deux espèces, pouvaient aboutir à une réelle coopération et complémentarité. Les deux mondes, biologique et mécanique, avaient la possibilité de vivre ensemble, non sans conflits mais toujours avec la possibilité de négocier.

Code.06 : Paix

Trente ans s’étaient écoulés, Laura assistait à l’enterrement d’Ace. Les dommages qu’il avait subis durant la guerre avaient fortement réduit sa durée de vie. Ethan était là, ainsi que Paul maintenant ingénieur en robotique. Gabriel-894, un ancien robot de combat qui avait sympathisé par la suite avec Ace, assistait aussi à l’enterrement. Le prêtre, un robot disciple du culte dédié au Dr. Shen Hitochi, prononça son sermon en reprenant ces mots du créateur :

« … les machines ne sont pas un danger, elles sont nos alliées… »

 

Zones d’ombres

Je vous invite à découvrir mon premier court roman « Zones d’ombres« , publié sur Amazon et gratuit jusqu’au 07 septembre 2016, puis au prix de 2,99€.

« David, un enquêteur chargé de la lutte contre la clandestinité rencontre un soir Lucie, une femme d’origine kényane dont la situation précaire va le placer dans une situation sans issue. Choisir entre la sécurité et son amour, entre les lois de son pays qu’ils jugent injustes et ce que lui dicte son cœur.
Court roman, Zones d’Ombres vous projette dans une France possible, une France où Liberté et Fraternité ne seraient plus que des mots, une France où le destin individuel vient se briser contre la raison d’Etat. »

Bonne lecture 😉

Pandora

Prologue : Pandora est une fanfiction écrite dans le cadre d’un concours organisé par Short Edition. Connaissant peu l’univers Harry Potter, ce concours a été un défi, celui d’inventer une histoire dans un univers riche que je connaissais peu. J’ai donc trouvé une histoire qui me plaisait et me semblait exiger peu de connaissances pointues.

Bonne lecture 😉


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Pandora

« Luuuunaaaaaaaa »

« Luuuuuuuuunaaaaaaaaaaaaaaaaaa »

« Oui, qui est-ce ? »

Luna était encore allongée sur son lit, les yeux mi-clos. Elle venait de s’entendre poser cette question en sortant d’un rêve profond. Une silhouette, des paroles dont elle n’avait aucun souvenir.

Mais son prénom, quelqu’un l’avait prononcé et ce n’était pas dans son rêve. Elle avait entendu une vraie voix, proche, toute proche.

Elle tourna la tête vers la porte de la chambre, au bas de la porte une ombre, sembla-t-il, partit en un coup de vent. Intriguée, Luna enfila ses chaussettes et ferma sa chemise de nuit. Elle marcha d’un pas léger vers la porte et retint sa respiration pour y plaquer son oreille. Il n’y avait pas de bruits dans le couloir.

Après une courte hésitation, elle ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir. Il y faisait un peu froid par cette nuit d’automne, l’ombre, enfin une ombre de lumière, disparut immédiatement à l’angle d’un couloir.

Luna hésita, elle ne sentait pas de danger mais devait-elle prendre sa baguette ? Depuis qu’elle était arrivée l’année dernière, elle avait toujours entendu les professeurs rappeler sans cesse aux élèves de toujours avoir leur baguette avec eux. Elle regarda vers son bureau…

« Luuuuunaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa »

Elle ne put résister et se dirigea à l’endroit où l’ombre avait disparu, à petit pas, pas entièrement confiante mais décidée à aller de l’avant.

Au croisement, elle prit une profonde inspiration avant de pencher la tête, l’ombre-lumière était là, dans le couloir suivant, toujours près d’un croisement. Elle crut voir un sourire avant que cette dernière ne s’engouffre dans un nouveau couloir. Luna se prit au jeu et, confiante, se dirigea à l’endroit où il y avait l’ombre-lumière, par petits bonds. Ce petit jeu continua sur quelques couloirs, quand Luna entendit le miaulement sournois de Miss Teigne.

Elle hésita, l’ombre-lumière lui faisait maintenant signe de la main, une main floue, mais Miss Teigne l’avait repéré, Rusard ne tarderait pas. Elle ne voulait pas être ramenée dans sa chambre par ce vieux bonhomme râleur. Mais l’ombre-lumière…

Elle prit la décision de continuer, elle ne savait pas vraiment pourquoi mais elle le devait. Elle accéléra le pas, regardant derrière elle, en suivant toujours l’ombre-lumière.

Puis des pas d’homme se firent entendre, c’était sûrement Rusard, et un autre miaulement espiègle, derrière elle. Elle accéléra encore le pas et l’ombre-lumière se prêtait au jeu, les couloirs défilaient et elle perdait petit à petit son orientation. Les escaliers et les couloirs s’enchainaient, elle ne pouvait plus faire demi-tour.

Un tapis l’arrêta dans sa course, il souleva l’un de ses bords et la fit trébucher. S’en suivit un petit rire poussiéreux. Elle entendit rapidement les pas de Rusard, au loin, et pesta contre le tapis en se relevant, ce dernier ne cessant pas de ricaner dans sa poussière. Elle reprit sa course d’un pas léger vers l’ombre-lumière. Cette dernière passa alors à travers un mur et Luna s’arrêta devant pour y chercher un mécanisme.

Rien, il lui fallait faire vite, elle pouvait entendre le souffle de Rusard, elle sentait son humeur désagréable venir sur elle.

 

Elle voyait de la magie sur le mur, il y avait quelque chose. Des petites bulles de lumière scintillaient et flottaient dans l’air. Elle ne trouvait cependant pas l’ouverture, pressée par le souffle de Rusard et les miaulements de sa terrible chatte. Avant d’être repérée, elle décida de trouver une cachette pour qu’il la laisse tranquille.

Elle quitta le bord magique du mur et essaya d’ouvrir les portes voisines. L’une d’entre elle, à sa grande surprise, n’était pas verrouillée. Elle entra dans la pièce sombre et referma doucement derrière elle. Elle recula et heurta des objets, elle sentit plusieurs bâtons contre son dos. L’un d’eux illumina sa pointe.

« Oui, c’est l’heure du ménage, d’accord.

  • Non, non, pas le ménage, pas tout de suite, leur dit-elle en écartant les bras pour les retenir.
  • Si, nous sommes en retard, les professeurs ne vont pas être contents.
  • Non s’il-vous-plaît, plus tard, les professeurs dorment, c’est la nuit.
  • Olala, déjà la nuit, on aurait dû commencer il y a longtemps. »

Les balais-chanteurs allumèrent leurs pointes et se mirent en ordre de marche. Ils avançaient sur leurs poils et esquivaient adroitement les bras de Luna. Elle en profita pour se cacher au fond de la pièce, derrière un sac de toile. Les balais-chanteurs sortirent et se mirent à chantonner leur air favori tout en retirant la poussière du sol.

« Nous sommes les balais-chanteurs

Avec nous les tapis sont songeurs

La poussière, nous sommes les mangeurs

Tout ceci pour les Professeurs

Et leurs élèves ces chapardeurs

Tous comptent sur les balais-chanteurs

Pour effacer du présent leurs erreurs. »

 

L’air chanté faisait un vrai vacarme dans le couloir et résonnait loin dans Poudlard. Luna entendit Rusard qui de sa grosse voix essayait de renvoyer les balais dans leurs placards. Mais ces derniers, en ouvriers rebelles, prirent un malin plaisir à se séparer pour fuir dans toutes les directions.

Un miaulement de Miss Teigne résonna juste devant la porte de la pièce où était cachée Luna. La chatte sentait quelque chose, une odeur, une odeur d’élève qui ne dort pas !

Mais c’était sans compter sur la malice d’un balai-chanteur qui prit un certain plaisir à ébouriffer les poils du chat, ce dernier crachat contre le balai avant de partir en courant. Le balai tapa ensuite contre la porte, à plusieurs reprises. Rusard semblait loin et Miss Teigne en avait certainement assez vue pour la nuit, une bonne toilette lui était nécessaire pour lustrer sa fourrure.

Luna se releva et ouvrit doucement la porte. Le balai-chanteur se pencha sur elle.

« Vient, suit moi, je peux ouvrir l’endroit où ton ami t’attend. »

Luna suivit le balai et ce dernier émit un petit bruit particulier qui eut raison du mur. Ce dernier laissa apparaitre un petit passage, juste suffisant pour une adolescente légère comme Luna.

« Merci », lui répondit Luna.

Elle fila rapidement dans cet étroit couloir, l’ouverture se refermant immédiatement derrière elle.

L’ombre-lumière l’avait attendue, elle était là, au bout du couloir, dans une petite pièce à la décoration très féerique. Luna s’approcha et découvrit plus en détails les lieux. Il y avait une boule de cristal sur un petit autel, des petites fioles contenant des potions, des tableaux représentant des paysages merveilleux. L’endroit était magique, les reflets de lumière sur les couleurs donnaient une atmosphère irréelle, comme un rêve.

« Luuunnaaaaa, mets tes mains sur la boule de cristal.

  • Mais qui êtes-vous ?
  • Un simple messager.
  • Pourquoi êtes-vous venu pour moi ?
  • C’est à toi de le découvrir, je ne suis qu’un messager sans message.
  • Alors qui vous a envoyé ?
  • Un être qui t’es cher Luna, très cher. »

Luna s’approcha de la boule de cristal et posa d’abord ses mains à côté, sur l’autel. Elle regarda la boule pour essayer d’y apercevoir quelque chose mais rien n’était visible. L’ombre-lumière disparut sans un mot, par le plafond, comme aspirée. L’endroit était maintenant calme, serein et aucun bruit ne provenait du couloir.

Luna posa ses mains sur la boule de cristal. La boule vira au rosé puis au rouge tout en chauffant. L’attention de Luna fut captée par la boule de cristal, elle regardait les changements de couleurs et sentait ses mains se réchauffer à son contact. Puis elle quitta la pièce, elle se trouvait maintenant avec sa mère lors de l’accident qui provoqua sa mort. Elle était dans son corps de l’époque mais avait gardé sa conscience d’aujourd’hui.

Sa mère préparait le sortilège, encore un de ses essais, poussée par sa curiosité insatiable. Luna essaya de l’en dissuader mais les mots ne pouvaient sortir de sa bouche. Elle n’était qu’observatrice, elle ne pouvait pas influer sur le passé. Elle était heureuse tout en étant triste, elle revoyait sa mère avec tous les détails que le temps lui avait fait oublier. Son sourire, son expression, son regard plein d’amour. Son père était certainement en train d’écrire un article pour le Chicaneur dans son bureau mais elle ne pouvait pas aller le voir.

Sa mère mélangeait les potions, prononçait quelques incantations en murmure. Luna essaya de l’en dissuader mais n’y parvins toujours pas. Les mots ne sortaient pas de sa bouche, ses bras ne voulaient pas bouger comme elle le souhaitait. Le moment fatidique approchait, les dernières touches étaient apportées à la préparation du sortilège.

« Luna, écoute-moi attentivement »

Pandora, sa mère, venait de prononcer ses mots alors que Luna n’en avait aucun souvenir.

« Tu seras une magicienne puissante quand tu seras plus grande, tu aideras un jeune homme qui aura beaucoup souffert mais dont la destinée est importante pour nous tous.

Le sort que je vais faire, tout le monde a cru qu’il avait causé ma mort par accident mais ce n’est pas vrai Luna. Je choisis de quitter ce monde pour te donner la puissance dont tu auras besoin plus tard. Je sais que tu ne dois pas le comprendre, mais plus tard tu y trouveras un sens. Je te demande seulement de n’en parler à personne, surtout pas à ton père qui serait encore plus malheureux. Ne laisse pas les gens connaitre l’étendue de ton pouvoir, certains voudront se l’approprier.

Pardonne-moi ma fille, je t’aime…»

Puis Pandora prononça les dernières incantations, avec une voix plus affirmée cette fois-ci. De quelques mouvements de baguettes, elle créa le sort voulu et s’évanouie, effondrée sur le sol. Luna pleurait, la petite Luna de l’époque comme la plus grande. Elle percevait la voix de son père, Xenophilius, qui avait entendu un bruit et demandait à Pandora si tout allait bien.

L’ombre-lumière apparue de nouveau, floue, discrète, puis Luna quitta progressivement le corps de son enfance, de ses neuf ans. Elle se voyait effondrée, à genoux à côté de sa mère, puis la scène disparue progressivement et elle vit de nouveau la salle secrète, la boule de cristal, l’autel et les tableaux.

Elle essuya une larme sur sa joue droite, l’ombre-lumière lui adressa un sourire paisible, amical, puis s’envola par le plafond.

Luna retirait ses mains de la boule de cristal qui était redevenue translucide. Elle se dirigea vers la sortie de la salle, troublée et triste par ce qu’elle venait de voir. Qui était le jeune homme en question ? Elle pensa à Harry Potter, celui dont tout le monde parlait à l’école mais n’en était pas certaine. En tout cas elle comptait bien respecter les paroles de sa mère et ne parler à personne de ce qu’elle avait vu.

Le mur s’ouvrit, et elle aperçue Rusard aux prises avec les balais-chanteurs qui lui menaient la vie dure. Elle en profita pour courir d’un pas léger en direction de sa chambre. L’école était calme et elle revint sans encombre, ses lunettes en main. Personne ne s’était réveillé et son absence n’avait pas été remarquée. Personne ne saurait rien, c’était parfait ainsi. Luna pouvait se recoucher et essayer de dormir, en pensant à sa mère et aux choses qu’elle lui avait dites.

En Quête

Prologue : Voici une nouvelle que j’ai écrite pour un concours organisé par DDK éditions sur le thème du Transhumanisme. J’ai voulu abordé le thème sous un angle original et à contre-courant des hypothèses que l’on a aujourd’hui sur le futur où la technologie est une évidence.

Bonne lecture 😉


En Quête

En Quête

Eveil

Je devais amener mon père à l’hôpital, rien de catastrophique cette fois-ci, juste une visite de contrôle avec le chirurgien énergétique.

« Bonjour Docteur.

  • Bonjour à vous messieurs, comment allez-vous André depuis votre dernière visite ?

Mon père hocha la tête pour signifier que tout allait bien.

  • Bien, les choses suivent leur cours, répondis-je en plus de mon père incapable de formuler de longues phrases.
  • Veuillez-vous asseoir, nous allons discuter du projet dont vous m’avez fait part au téléphone Paul. »

J’aidai mon père à s’asseoir et me mis en posture d’écoute pour le docteur Stein.

« Vous savez, Paul, tout le respect que j’ai pour vous et votre père. J’ai aussi étudié votre idée mais elle déroge aux lois de ce pays, répondit le docteur d’une voix typiquement hospitalière, à la fois compatissante et insensible.

  • Je connais les lois en vigueur mais vous ne pouvez nier qu’en Allemagne ils obtiennent de biens meilleurs résultats grâce à la nanotechnologie, répondis-je en affirmant mes convictions.
  • Je ne peux vous laisser dire cela et je me demande où vous avez pu trouver de telles fausses informations. Nos soins fondés sur l’âme sont bien supérieurs à cette supposée médecine matérialiste.
  • C’est faux docteur et vous le savez. En Allemagne les gens victimes d’AVC sont entièrement guéris dans la semaine grâce aux nouveaux procédés de biotechnologie.
  • Vos propos sont entièrement faux et je ne me doutais pas que la fausse croyance en la technologie s’était si bien ancrée dans votre cerveau Paul. Vos propos sont déstructurants pour votre père. Vous savez très bien que tout ce qui nous arrive est la conséquence nos choix présents ou de nos vies antérieures, me lança le docteur en me toisant de sa supériorité hiérarchique.
  • Ne pouvez-vous donc pas admettre, pour le bien d’un patient, que toute cette médecine dite énergétique n’est qu’une supercherie, une honte à l’intelligence humaine ?
  • Taisez-vous, on croirait entendre les opposants à notre gouvernement. Ridicule, ce que vous dites est ridicule. Si vous préférez considérer le corps humain, sacré, comme un sac de viande, faites ce que vous voulez, mais laissez votre père entre de bonnes mains pour son équilibre prânique !
  • Jamais, plus jamais. Vos soins sont inutiles, trois ans sans le moindre résultat. Si vous ne voulez pas nous soutenir dans notre démarche, alors nous le ferons sans vous, lui répondis-je avec une certaine colère dans la voix !
  • Non, je ne vous laisserai pas emmener votre père dans votre fausse croyance. Je vais signaler votre cas aux autorités compétentes. Vous énergie est bien basse Paul, vous me décevez.
  • C’est vous qui me décevez docteur Stein et je vais vous prouver que vous avez tort, lui dis-je en commençant à aider mon père à se lever.
  • Nous verrons Paul. Je continuerai à prier pour vous malgré votre manque de foi, me répéta-t-il pendant que je quittais son cabinet, mon père à mon bras. »

Je repartai du centre de soins énergétiques et alluma la radio de ma voiture électrique. Les ondes étaient devenues répétitives depuis la révolution de 2032, jour où les écologistes, mâtinés de courants alternatifs notamment en médecine, avaient pris le pouvoir par la rue quand le peuple en avait eu assez du capitalisme et de la productivité.

De belles promesses, certaines tenues d’autres non, et parfois aux résultats inattendus. Sur l’économie, la situation s’était améliorée ; moins de travail, plus de réparation et de recyclage, moins de pollution. En revanche au niveau des libertés, la France n’avait plus rien à voir avec ce qu’elle avait pu être et les États démocratiques ne manquaient pas de la lui rappeler. Un Président soumis à l’avis du Conseil des Guides formé de gens à l’âme supposément très élevée, l’interdiction de la manipulation génétique, de la robotique, de la grossesse par procréation assistée, de l’insémination in vitro, de l’homosexualité et bien sûr, l’interdiction d’utiliser le mot ou de défendre des idées transhumanistes.

Le transhumanisme, qui avait conquis de nombreux pays développés d’après les informations que j’avais eu sur le Dark Net au prix de nombreux efforts, était l’ennemi philosophique et politique du gouvernement en place. Pourtant cette recherche de la perfection de l’âme par des rites toujours plus complexes et absurdes pour dépasser sa condition matérielle humaine, me faisait bien penser à un anti-transhumanisme, sorte d’alter égo comparable dans le but mais radicalement opposé dans la forme.

L’un se détache du matériel pour élever l’âme et donc accroitre les facultés psychiques de l’Homme.
L’autre se concentre sur le matériel et ignore le spirituel, pour augmenter le corps et les facultés physiques et intellectuelles de l’Homme.

Dans tout cela, ce que j’avais pu lire en provenance d’Allemagne ou du Royaume-Uni confirmait mon intuition, que ces idéologies étaient encore des illusions qui faisaient courir l’Être Humain, mais qu’au moins le transhumanisme scientifique permettrait d’améliorer la vie de mon père.

J’en avais discuté avec lui et il partageait, bien que silencieusement, mon point de vue. J’avais déjà préparé nos valises pour le voyage que nous nous apprêtions à faire et la réponse du docteur n’était pas une surprise. L’Allemagne était notre objectif, j’avais économisé 20 000 Euros-Bismarck pour payer les soins dont aurait besoin mon père sur place. Il fallait réussir à passer la frontière et à échapper à la police de l’alignement comme ils l’appelaient.

Je chargeais nos deux valises dans le coffre, pris nos papiers et vérifiai qu’aucun voisin ne nous avait vu. J’aidai mon père à s’installer côté passager, à boucler sa ceinture puis m’installai de mon côté pour démarrer la voiture. Il était 17h, nous devions arriver à la frontière avec l’Allemagne vers 23h sans prendre les autoroutes, trop surveillées.

J’allumai la radio pour suivre l’actualité et un éventuel signalement nous concernant. Deux semaines auparavant j’avais fait repeindre la voiture en rouge sans mettre à jour la carte grise, la police chercherait donc une voiture bleue, c’était ça de gagner si la situation se détériorerait.

Radio Harmonie, la radio officielle pour une actualité positive et bienveillante. A écouter le présentateur tout allait bien et quelques minutes de Yoga ou de Sophrologie suffiraient à égayer votre journée et à accroitre vos facultés psychiques. Personnellement l’accident de mon père et l’incapacité de ces médecins énergéticiens à améliorer sa santé m’avaient détourné de leurs croyances futiles. Quand j’ai découvert le mensonge dans lequel ce pays vivait, les résultats formidables de la médecine chez nos voisins, il m’a fallu quelques jours pour m’en remettre.

Dans cette société écolo-énergétique, on obtenait une belle carrière non pas grâce à ses compétences professionnelles mais grâce à l’élévation de son âme mesurée par les Guides. Les Guides étaient nos prêtres et procuraient leurs enseignements de la crèche au cimetière. Mauvais karma, traumatisme infantile, chakra déréglé, tout était bon pour vous mettre dans une posture de déviant.

Je baissai donc le volume de la radio pour ne pas avoir à entendre leur propagande. Après deux heures de route mon père s’était endormi, la journée avait été fatigante pour lui.
J’entendis mon nom à la radio.

 » Alerte enlèvement pour André Roton, quinquagénaire handicapé suite à un AVC, habitant les environs d’Orléans, kidnappé très certainement par son fils Paul Roton. Leurs photos sont visibles sur notre site dédié. Si vous avez un indice, veuilles appeler le … »

« Merde » dis-je dans la voiture, réveillant pour quelques secondes mon père. Ce salaud de chirurgien m’avait balancé aux autorités sans rien attendre. Seulement quatre heures s’étaient écoulées depuis le rendez-vous et j’avais déjà la police qui me recherchait. Je n’avais plus qu’à espérer tomber sur un poste de douane non surveillé ou au moins non fermé.

J’imaginais déjà leurs médiums prendre nos affaires personnelles dans leurs mains, pour ensuite essayer de nous localiser sur une carte avec leur pendule. Mais ça c’était la façade puisqu’en réalité ce gouvernement était doté de l’un des meilleurs services de renseignements au monde, avec une intelligence artificielle dédiée à la traque des opposants politiques. Technophobe pour les besoins politiques, technophile pour conserver son pouvoir. Cette puissance technologique m’inquiétait bien plus et je savais que même les petites routes étaient surveillées par des caméras de surveillance, sans oublier l’ordinateur de bord de ma voiture qui pouvait devenir un vrai mouchard.

21h, on arriva dans les environs de Reims. Il me fallait faire une pause, ne serait-ce que pour mon père qui supportait mal les positions immobiles des heures d’affilées. Je garai la voiture dans un emplacement pour pique-nique à l’écart de la route, caché des regards, il n’y avait personne, tant mieux.

Le signalement tournait toujours à la radio, sur toutes les radios, et le cœur agité je pris le temps de manger, laissant le temps à mon père de marcher un peu…

Une voiture, des reflets bleus et rouges ondulants dans les feuilles des arbres au crépuscule, je pressai mon père de s’installer dans la voiture. Ce véhicule passa son chemin et les reflets de couleur disparurent mais c’était la police, cette route était donc activement surveillée, il me fallait modifier mon itinéraire.

J’attendis quelques minutes avant de démarrer ; cette voiture de police ferait-elle demi-tour, m’attendait-elle au détour d’un virage ? Il me fallait prendre le risque, je pouvais emprunter un chemin annexe trois kilomètres plus loin. Ce fut ma plus mauvaise décision.

J’arrivai au croisement avec ce chemin quand, au moment de tourner deux phares puissants s’allumèrent dans les buissons en face de moi. Un puissant moteur de 4×4 résonna et étouffa facilement celui de ma citadine électrique. J’accélérai pour fuir, les amortisseurs encaissaient du mieux qu’ils pouvaient les cailloux et bosses pour lesquels ils n’étaient pas conçus. Mon père, inquiet, observait notre poursuivant dans le rétroviseur.

Les gyrophares s’allumèrent et retentirent tout autour de nous. C’était certainement un véhicule de la police de l’alignement et il nous rattrapa rapidement avant de coller mon pare-chocs arrière.

Je poussai au maximum le moteur électrique de ma voiture, celui du 4×4 rugissait comme pour effrayer ma petite citadine. Puis le haut-parleur :

« Arrêtez-vous immédiatement ! »

« Jamais », répondis-je à voix haute dans la voiture. Je demandai à mon père d’ouvrir la boîte à gants et il me regarda surpris, un pistolet s’y trouvait. Je le pris de la main droite et le posai sur mes cuisses, il était chargé et prêt à faire feu. Jamais je ne m’arrêterai, je ne supportais plus ce pays, ce gouvernement, leurs lois et croyances.

Le 4×4 frappa l’arrière de ma voiture, me faisant déraper légèrement sur le chemin terreux. Il me restait seulement 500m à parcourir avant de rejoindre une route normale où mon véhicule serait plus à l’aise.

Le 4×4 frappa à nouveau, plus fort, et nous fîmes un rapide tête-à-queue. Sous le choc de la rotation, je réagis trop tard pour redémarrer le véhicule avant que le 4×4 ne se positionne pour bloquer la route. Je regardais dans le rétroviseur, les deux policiers descendaient de leur véhicule, pistolets en mains.

« Les mains sur le volant, maintenant ! »

Ils me visaient, j’étais clairement la cible identifiée. Mon père le comprit et prit l’arme pour la cacher sous son bras droit handicapé. Ils s’approchèrent, un de chaque côté du véhicule.

« Vous êtes en état d’arrestation pour kidnapping et tentative d’émigration, donnez-moi vos papiers. »

Je lui tendis doucement ma carte grise et mon permis de conduire qu’il saisit violemment. Il prit un court instant pour vérifier leur exactitude et mon père profita de cette courte baisse de vigilance pour tirer sur son collègue. Le coup lui traversa la jambe et j’en profitai pour accélérer. Ces voitures électriques avaient l’avantage de démarrer immédiatement et sans rechigner.

Deux balles traversèrent la vitre arrière puis le policier prit son téléphone pour appeler des renforts.

Ma tête tambourinait et mes capacités de réflexion étaient diminuées. Je ne savais plus quoi faire ; comment pouvions-nous passer la frontière avec un policier blessé ? Il nous fallait changer de véhicule et vite.

Une fois revenu sur la route initiale, j’entrepris de trouver et d’arrêter le premier véhicule que je croiserais. Par chance un monospace croisa notre chemin et je fis immédiatement demi-tour afin de l’immobiliser. C’était une femme seule avec son enfant et je pleurais intérieurement à l’idée de déchainer tant de violence contre une vie innocente. Contrains, je la menaçai de mon arme pour qu’elle quitte son véhicule. Elle détacha son jeune enfant de son siège auto et je lui ordonnai d’entrer dans notre voiture. Une fois mon père installé, je démarrai en trombe pour reprendre la route en direction de l’Allemagne. Elle donnerait sûrement notre signalement mais cette voiture à essence nous procurerait plus de puissance.

Une heure s’écoula avant que les gyrophares refassent leur apparition, cette fois-ci en nombre. Il nous restait trois heures de route avant l’Allemagne, jamais nous n’y arriverions.

J’entendais un hélicoptère haut dans le ciel, et deux voitures de police nous prirent en chasse après nous avoir attendues à un croisement. Toutes les radios suivaient en direct notre course-poursuite, le pays tout entier pouvait commenter notre folie, notre dangerosité et notre ignorance.

Je connectai mon téléphone sur une application interdite destinée aux opposants politiques de tous pays. Je souhaitais que des gens de par le monde puissent suivre notre aventure, puisse témoigner de la répression qui était en vigueur en France. Je posai ensuite mon téléphone sur le tableau de bord, à la place du GPS, afin de retranscrire en vidéo les événements, de mon point de vue.

Une voiture de police remonta sur ma gauche et le passager sortit son pistolet et tira en direction des pneus. J’accélérai encore plus pour mettre de la distance et les virages devenaient de plus en plus difficiles à négocier. L’hélicoptère avait braqué son faisceaux lumineux sur notre véhicule et ne nous lâchait pas une seconde.

La voiture de droite remontait aussi et donna un léger coup sur mon flanc arrière-droit. À cette vitesse notre voiture prit rapidement un angle à 20 puis 35° et j’en perdis le contrôle. J’avais le choix entre contre-braquer pour filer tout droit vers le fossé (avec le choc qui s’ensuivrait) ou laisser la voiture pivoter avec le risque d’amorcer plusieurs tonneaux. Je repris rapidement mon portable pour le garder contre moi et laissais la voiture pivoter sur elle-même. Une fois à 60° je pus voir le visage ébahi d’un policier qui comprit que notre véhicule allait devenir notre cercueil.

La voiture décolla de ses roues droites et commença un léger vol. Je vis la route pour la première fois la tête à l’envers, mon père à côté de moi s’était mis le plus possible en boule pour amortir les chocs. Moi je protégeais mon téléphone, 8 000 spectateurs maintenant, 8 000 résistants à travers le monde qui enregistraient les événements. Notre mort serait le témoignage de l’absurdité des lois de ce pays.

La voiture se retourna, encore et encore, et la carrosserie se resserrait autour de nous. Je pouvais déjà sentir des hématomes se former sur mon corps et j’avais du mal à respirer avec les airbags qui venaient de se gonfler. Le monospace termina sa course sur le dos, près du fossé qui séparait la route du champ agricole.  Mon père ne réagissait plus et du sang coulait sur sa joue gauche, me concernant un morceau de vitre s’était planté dans ma gorge et j’avais du mal à respirer. Je parvins seulement à regarder mon téléphone avant de m’évanouir, 25 000 spectateurs…

 

Renaissance

J’entendis un bip sonore et la lumière était éblouissante. J’étais sur un lit, les draps étaient blancs ainsi que les murs. Une télévision retransmettait une émission et une femme entra, elle ne m’adressa pas la parole, se contentant de vérifier la machine qui faisait BIP au-dessus de ma tête. Je m’évanouis à nouveau, l’air me semblait lourd.

Cette fois-ci je fus réveillé, une main puissante me secouait le bras droit. Toujours autant de lumière et toujours du mal à respirer. La télévision était éteinte. Je reconnus le visage de mon père. Il bougeait… les deux bras et me… parlait. Une hallucination, cela ne pouvait être qu’une hallucination, nous étions morts lui et moi dans cet accident de voiture. J’avais du mal à comprendre ce qu’il me disait, à discerner les syllabes, normal pour une hallucination puisque j’étais mort ! Je m’évanouis à nouveau.

La troisième fois, ma vision était plus clair et la lumière moins crue. Je voyais des images de l’accident à la télévision avec un texte qui défilait :

« Changement de gouvernement après les événements du Printemps dernier… »

Quelle était la date d’aujourd’hui ? Quel gouvernement ? Quel changement ?

Mon père entra, debout, vaillant, sans aide et il me regarda avec beaucoup d’amour. Je compris que cela n’était pas une hallucination, je n’aurais pu imaginer une telle chose, autant de détails. Une larme coula sur ma joue du fait de le voir de nouveau ainsi, entier.

Il s’assit sur mon lit à ma droite et me raconta les événements survenus depuis notre accident. Six mois s’étaient écoulés, six mois de coma pendant lesquels il avait pu recevoir les soins que j’avais voulu lui offrir.

Après cet accident, les autres pays européens et surtout l’Allemagne, poussés par leurs citoyens, mirent une telle pression sur le gouvernement français que ce dernier accepta de nous transférer. L’Allemagne nous accorda alors la citoyenneté au titre d’opposants politiques victimes de persécution. Mon père se vit offrir les soins nécessaires et bénéficia des progrès en médecine qui nous étaient interdits en France. Moi-même je survécus uniquement grâce à la reconstruction de ma gorge grâce à une résine artificielle.

Le gouvernement français ne put tenir longtemps et une révolution éclata, soutenu par des milliers d’opposants exacerbés et de français expatriés.

Moi je devais encore prendre le temps de guérir, les médecins souhaitaient vérifier l’état de mon cerveau à cause du coma. J’aurais ensuite le temps de découvrir ce pays, de découvrir une autre transhumanité, celle de la technologie.

Folie Inconsciente

Folie Inconsciente

Folie Inconsciente

J’étais assis tranquille dans mon canapé, regardant un bon film d’action avec une bière à la main. Il pleuvait dehors et à vrai dire, je me faisais vraiment chier.

Riposte Infernale 5, le dernier blockbuster international des séries B US. Le genre de film qui passe soit entre 15 et 17h, soit après 2h du matin.

Putain d’ennui, ça te colle à la peau et ça veut jamais te foutre la paix. Heureusement j’avais la compagnie de ma machine à laver, son bruit de roulement mécanique répétitif et familier. J’avais vu un film d’horreur où une machine à laver possédée par un esprit démoniaque aspergeait de boue les vêtements avant de les essorer à Mach 4. Du grand n’importe quoi, pire que Riposte Infernale 5, pour dire !

Je me relevais pour me prendre un Coca, pas alcoolique non plus le mec. Un Coca vert, celui avec la plante des Amériques qui sucre sans sucrer. Le remède au diabète, le moyen de boire du Coca sans finir hospitalisé. Je me rasseyais dans mon canapé, le héros venait de comprendre que son père n’était pas son père et que celui-ci avait kidnappé sa femme. Grave vénère le type après, d’où le titre.

Les pieds posés sur une chaise, je regardais défiler les images qui n’avaient guère plus de sens qu’un kaléidoscope. Le Coca se vidait, mon ventre se remplissait, rien ne se perd, tout se transforme.

Puis, juste avant que le héros n’effectue son bouquet final d’extermination de vilains, la machine à laver émit son BIP caractéristique, celui annonçant la fin du lavage. Je décidais de vider la machine et une fois cette corvée terminée, de profiter de la fin de mon film.

Principalement des chaussettes, j’avais beaucoup de chaussettes. En fonction des chaussures et des pantalons, je ne mettais pas les mêmes. Si je changeais de tenu dans la journée, je changeais de chaussettes. Les pieds nus, pas pour moi, j’étais un vrai supporter des chaussettes, quelles qu’elles soient.

Je sortais les vêtements pour les étendre sur le séchoir dans la salle de bain. Ensuite d’autres machines prendraient le relais. Le chauffage pour imposer une chaleur tropicale à la pièce et faire transpirer le linge, et aussi le déshumidificateur pour aspirer toute cette moiteur et la transformer en air sec.

Après 5 minutes de dur labeur, j’avais fini mon devoir et pouvais retourner contempler la fin de mon film. Un Fanta, il me fallait un peu de vitamines C, essentielle à la vie parait-il. Le héros termina sa besogne en projetant le super-vilain par-dessus un pont. Puis il partit avec sa femme, roulant vers l’horizon d’un soleil couchant. Fin de l’histoire.

Manger, j’avais maintenant faim, ce soir ça serait pizza cinq fromages. C’est-à-dire une quatre fromages classique auquel j’ajoute du cheddar. Avec une bière bien sûr, brune pour bien accompagner toutes ces saveurs laitières.

En attendant que la pizza cuise, j’allais dans la salle de bain me laver les mains. Important l’hygiène, on n’est pas des animaux. Petit savon en main, je frottais mes doigts sous l’eau tiède, puis saisissait une serviette pour me sécher la peau. D’un coup d’œil rapide, je vis que les chaussettes n’étaient plus là. Plus aucune d’entre elles, ni les blanches, ni les noires, ni les marrons, pas même ma paire favorite, mes chaussettes Garfield.

Je ne comprenais pas, je n’étais pas fou, j’avais regardais un film nul avec des boissons gazeuses, ma pizza était au four et ma bière au frigo, il était 19h, et mes chaussettes avaient disparu, avaient quitté le séchoir.

Je partais vérifier que la porte était fermée, les fenêtres, oui, tout était verrouillé.

Je regardais partout dans l’appartement, et ô miracle, trouvait mes chaussettes empilées les unes sur les autres sur ma chaise de bureau. Mélangées, froissées, maltraitées, comme jetaient violemment contre le dossier de la chaise. Mais comment était-ce arrivé ?

Elles étaient encore humides, et je décidai alors de les poser à nouveau sur le séchoir, cette fois-ci avec des pinces. Les petites malines n’allaient pas s’échapper deux fois de suite.

Le four sonnait, il était chaud, il était prêt à cuire ma pizza, à faire fondre son fromage, à faire croustiller sa pâte, que de délices.

J’enfournais la bête dans le four et me décapsula une brune. Les bières étaient vraiment un truc de mec, tu pouvais t’enfiler dans la même soirée une blonde, une brune et une rousse. Même les noires existaient si on prenait la Guinness. Truc de macho cette boisson, vraiment.

Encore devant la TV, je découvrais avec stupeur que ce soir était diffusé en exclusivité Riposte Infernale 6. Ils avaient osé faire ça. J’étais impressionné par tant de détermination, et décidais de jeter un coup d’œil à ce film, ne serait-ce que par respect pour l’abnégation des acteurs.

La pizza était prête, le fromage crépitait, la croûte brunissait, c’était le moment de la sortir de là tant qu’il en était encore temps. Une fois sur l’assiette, je la découpais en six parts inégales avant de m’installer fissa devant la TV.

Le film commençait, avec un court rappel de l’épisode précédent. Inutile pour moi qui venais de le voir en intégralité, mais bon, j’avais peut-être raté une subtilité après tout.

La pizza était bonne, le fromage coulait entre mes lèvres, la croûte se fendait entre mes dents avant de céder à la pression titanesque de mes mâchoires. La bière rinçait le tout et libérait toutes ses saveurs de houblon fermenté.

Un bon moment, oui, un moment simple et agréable de la vie.

Le film terminé, avec bien sûr une ouverture scénaristique vers un septième épisode, je me levais pour aller aux toilettes. La bière avait eu raison de ma vessie et je ne pouvais résister plus longtemps.

Je marchais ensuite vers le lavabo pour me laver à nouveau les mains, et là, cauchemar. Plus de chaussettes. Seules les pinces étaient là, accrochées au séchoir, n’ayant pu empêcher l’évasion de leurs prisonnières.

Déterminé, je leur demandais où étaient passées les chaussettes, mais aucune d’entre elles ne sut me donner la réponse. Pas étonnant me dis-je, les petites malines avaient certainement plus d’un tour dans leur sac.

Je faisais à nouveau le tour de l’appartement et ne vis rien. Où était-elle ? Tout était verrouillé.

J’avais soif, et je décidais de boire une gorgée d’eau gazeuse qui se trouvait dans le frigo, au fond, bien froide.

Stupeur, les chaussettes étaient là, pendues dans le frigo, leurs petites têtes étranglées par des élastiques. Les yaourts qui avaient dû être sous leurs pieds étaient renversés, et cela les avait certainement tué. Pauvres chaussettes, maintenant inertes et si froides. Je les sortais du frigo une à une avant de vérifier leur état.

Déchirure, griffure, strangulation, elles avaient subi les pires atrocités. Qui avait pu commettre de tels actes ?

Tant pis, leur destin était clos, finit, et il me fallait maintenant les mettre à la poubelle, cette vorace qui représentait à elle seule le péché de gourmandise.

Maintenant sans chaussettes, je me résignais à me coucher, demain j’irais m’en acheter de nouvelles, plus résistantes, capables de faire face à leur agresseur.

Je m’endormais, la tête encore emplie des images de Riposte Infernale 5 et 6. Lui avait donné une bonne leçon à ces vilains. Et moi j’avais donné une bonne leçon à ces chaussettes.

Gaïa II

Prologue : Voici ma première nouvelle écrite dans le cadre du Prix du Jeune Écrivain de langue française. Je n’ai pas remporté ce concours mais ai obtenu une critique très constructive afin de m’améliorer. Ce n’est pas la version originelle puisque j’ai corrigé les erreurs qui s’y trouvaient. Je n’ai pas toutefois pas retravaillé le style pour conserver l’idée première intacte.

Bonne lecture.


Gaïa II

Gaïa II

 

Elle se réveillait doucement, d’un long sommeil profond de plusieurs années. La belle avait reposait son corps inerte pendant que son voyage s’accomplissait. Elle ne voyageait pas seule, du moins elle le pensait. Marie était son nom, elle avait été sélectionnée pour le programme Humanité Nouvelle de la corporation Neoworld. Scientifique reconnue en biologie, son code génétique stable et quasi parfait lui avait permis d’être acceptée.
Elle était engourdie et avait la sensation de se réveiller après une soirée trop bien arrosée. C’était la conséquence du liquide amniotique synthétique des cellules de maintien. Ces sarcophages modernes maintenaient le corps dans un rajeunissement éternel, permettant des voyages de longue durée.

Elle ouvrait les yeux, voyant que le verre de protection de la cellule était ouvert mais que la pièce flottait dans une pénombre anormale. Elle tenta de se redresser mais ne put le faire, contrainte d’attendre que les substances dynamisantes qui lui avaient été injectées pour son réveil fassent effet. Elle pouvait quand même tournait la tête et en profita pour observer les alentours, mais tout était trop sombre et personne ne semblait l’attendre.

Au bout d’une très longue heure, que le temps semble long après des années de sommeil, elle parvint à sortir en douceur et prudemment de sa cellule. Son corps était encore recouvert du liquide de synthèse et sa priorité était de prendre une douche, de toute façon c’était la première chose à faire dans le protocole.

Heureusement des éclairages d’urgence offraient leur pâle lumière rougeâtre, lui permettant de trouver son chemin dans cette obscurité. Elle parcouru les quelques mètres qui la séparaient des douches et ouvrit la porte, trouvant encore une fois une pièce sombre. Personne à son réveil, plus d’éclairage automatique, tout ceci commençait à l’inquiéter.

L’eau était bien chaude, quel plaisir, car il lui fallut du temps pour laver correctement ses longs cheveux et les libérer de ce liquide gluant et collant. Elle constata que la peau de tout son corps était magnifique, douce et lisse. C’était l’un des effets secondaires positifs du liquide, il avait des propriétés anti-rides et nourrissantes très puissantes. La compagnie n’avait pas voulu communiquer sur les effets secondaires dangereux, inutile d’inquiéter l’équipage disait-elle.

Elle prit l’une des serviettes qui pendait près des douches, aucune ne semblait avoir servie depuis longtemps, se sécha et s’habilla d’une simple robe blanche en soie. La chaleur dans le vaisseau était bonne et cette tenue éviterait des irritations de sa peau fragile après des années passées en cellule.

Il lui fallait à présent se restaurer et elle prit alors la direction des cuisines. Avec cette obscurité elle était heureuse de trouver des plans rétroéclairés du vaisseau à intervalle régulier. Rien d’anormal dans ces longs couloirs de métal, et elle ouvrit la porte de la salle à manger qui menait à la cuisine.

Elle se dirigea vers les cuisines et se prépara un bol de céréales au lait, avec plusieurs verres de jus différents. Le premier petit déjeuner post sommeil était très réglementé.  Il ne fallait pas alourdir le corps avec trop de nourriture solide, mais au contraire le réhabituer lentement au cycle de la digestion.

Elle eut du mal à avaler tous ces liquides mais y parvint, puis plaça la vaisselle utilisée au lave-vaisselle automatique avant de décider de se rendre à la salle de commandement. Il était totalement anormal qu’elle n’est vu encore personne jusqu’à présent.

D’un pas décidé et dans un esprit anxieux, elle se dirigea vers la salle de commandement à l’avant du vaisseau. Le spectacle quelle eu à l’ouverture de la porte failli lui faire perdre connaissance. Elle trouva l’équipage, tout l’équipage, étalé sur le sol, inerte, mort. 99 personnes allongées paisiblement pour un repos éternel, sans rajeunissement ni vieillissement. Pourquoi, se demanda-t-elle. Non qu’elle les connaissait personnellement, mais ce vaisseau avec ses cadavres et son absence d’éclairage mettait à rude épreuve sa résistance mentale.

Les corps ne dégageaient pas d’odeurs et étaient encore recouvert du liquide de synthèse amniotique. Ce dernier avait dû maintenir leur état et empêcher la putréfaction. Cela signifiait que tous ces gens étaient morts avant même de prendre une douche pensa-t-elle. Mais pourquoi s’étaient-ils rendus à la salle de commandement.

Cette pénombre commençant à sérieusement l’angoisser, elle enjamba les corps et atteignit les ordinateurs centraux. Après quelques minutes à se remémorer ses cours de pilotage, cours de base donnés à tous les membres d’équipage, elle posa le doigt sur la touche qui gérait l’éclairage et la fit glisser vers le haut. Instantanément la lumière réapparut dans la salle, ce qui la soulageait grandement.

Une question vint avec plus de force à son esprit; pourquoi n’était-elle pas elle-même morte? Il lui fallait élucider ce problème car connaître la cause du décès de ses collègues lui éviterait peut-être de subir le même sort. Avant cela, elle préféra toutefois prendre le temps d’aller chercher tous les draps des couchettes, qui ne seraient plus jamais utilisés pour couvrir les corps des défunts. Il lui fallut du temps pour accomplir cette tâche et elle reconnut le commandant, le médecin chef, le pilote, tous les membres clés de l’équipage, l’air perdu, perdu dans les limbes de l’inconnu.

Une chose lui vint en tête après avoir recouvert les corps; où était le vaisseau? Leur objectif était la planète Gaia 2, vu comme une nouvelle Terre par la communauté scientifique. Elle se situait à plus de 30 années-lumière de la Terre, et orbitait autour d’une étoile de type solaire comme la Terre. Le vaisseau avait quitté la Lune en 2043 et l’arrivée devait avoir lieu en 2080. Elle vérifia la date sur les ordinateurs et l’écran indiquait bien 2080, plus exactement le 24 décembre 9h25 du matin. Ceci signifiait que le vaisseau était soit en orbite autour de Gaia 2, soit ailleurs, cette dernière pensée la fit frémir. Il lui fallait par conséquent trouver la commande actionnant l’ouverture des volets mécaniques de protection. Ces derniers enfermaient le vaisseau dans une coquille de blindage digne des meilleurs chars de bataille, le mettant le plus possible à l’abri des débris parcourant l’univers a plusieurs milliers de mètres par seconde.

Lorsqu’elle trouva la commande appropriée elle eut un doute. Ouvrir les volets signifiait affronter la possibilité de constater que le vaisseau était égaré. Elle aurait pu vérifier cette information grâce à l’ordinateur de pilotage, mais elle ne voulait pas actionner une mauvaise commande par erreur. Apres quelques minutes de lutte interne entre ses peurs et sa raison, elle actionna l’ouverture des volets. Un grondement métallique sourd résonna dans toutes les parois du vaisseau, faisant croire à sa destruction imminente comme un sous-marin qui plongerait trop profondément en mer. Les volets prirent du temps à s’ouvrir mais beaucoup de lumière s’infiltrait dans la salle de commandement, indiquant qu’un astre, quel qu’il soit, n’était pas loin.

À mi-ouverture Marie pu apercevoir une planète bleue, avec un dégradé de bleu azur sur sa bordure orientale là où son étoile devait briller, jusqu’à un bleu nuit profond sur son côté occidental. Elle reconnut les images satellites du télescope en orbite Hubble II, et sut quelle avait au moins la chance de ne pas être perdue dans les profondeurs de l’espace. Une fois les volets complètements ouverts, elle resta un long moment admirative, car cette planète, même si différente, lui rappelait la Terre, sa maison, son lieu de naissance. Le soleil de cette planète, qui avait une rotation sur lui-même semblable à la Terre, pointait sa lumière de plus en plus vers le vaisseau par la droite. Cette planète avait aussi une masse plus imposante, une fois et demie celle de la Terre, et deux satellites étaient en orbite, dont un ressemblant beaucoup a la Lune. Elle voyait les terres émergées de Gaia 2, elle distinguait deux continents massifs avec leurs chaînes de montagnes, leurs fleuves, leurs mers intérieures, leurs déserts de sable et de glace, leurs plaines et leurs forêts. Des masses nuageuses flottaient dans le ciel, comme de l’eau glissant sur une vitre. Elle ne voyait pas d’ouragan, c’était plutôt bon signe. Il n’y avait pas non plus de lumières artificielles émises depuis le sol, donc a priori pas d’espèce intelligente vivant sur cette planète, cela la rassura aussi grandement.

Elle allait enfin pouvoir utiliser ses connaissances et sa formation, il lui fallait lancer le processus d’analyse de Gaia 2 par les capteurs du vaisseau pour être certaine de sa compatibilité avec l’organisme humain. Elle lança les séquences informatiques nécessaires, puis l’horloge lui indiqua qu’il restait 48 heures d’analyse avant les premiers résultats. Il ne lui restait plus qu’à attendre, et alors une grande réflexion vint lui hanter l’esprit, remontant pernicieusement du fond de son inconscient; qu’allait-elle faire toute seule sur cette planète si les analyses concluaient à une possible colonisation? La mission de base consistait à installer une première colonie, puis les membres spécialisés dans la gestion du vaisseau tels que le pilote et le commandant, devaient rentrer sur Terre pour prévenir les autorités compétentes du succès de la mission. Mais maintenant elle était seule, et l’idée de se réinstaller dans le cocon pour un sommeil de 30 ans lui était horrible, ainsi que celle de dormir avec tous ces cadavres non loin. Il lui fallait vérifier quelque chose, quelque chose qu’elle avait caché aux responsables de la mission, et qu’ils n’auraient pas pu détecter puisque cela s’était déroulé la veille du départ. Elle s’était sentie seule et avait voulu vivre un moment agréable avant sa possible mort, qui n’était d’ailleurs pas passée loin vu ce qu’avait connu le reste de l’équipage.

Elle se dirigea vers le laboratoire d’analyses médicales, enjambant une fois de plus ces cadavres si stressant. Elle traversa quelques couloirs, éclairés cette fois ci, et ouvrit la porte du laboratoire. Dedans s’y trouvait le Scanner XIA à rayons X, infrarouges, ultrasons et rayonnement radioactif. C’était un bloc complet d’analyse, il suffisait de s’allonger, de refermer la deuxième moitié de cet œuf sur soi, et la machine pouvait vous analyser le corps sous tous les angles. Elle se déshabilla, enlevant sa robe de soie blanche, s’installa dans le scanner puis referma l’oeuf. Une image numérique apparut devant ses yeux où elle put programmer sa requête, l’analyse intégrale, puis elle enfila les lunettes de protection et se détendit. La machine en avait pour 30 minutes d’analyses avec le corps in situ, puis 2 heures d’analyses ultérieures. Des seringues vinrent la piquer pour prélever du sang, divers scans différents capturèrent des images de son corps, jusqu’à ce que la porte s’ouvre pour la libérer. Elle sortit alors tranquillement de la machine, se rhabilla, et décida de ramener le corps d’un cadavre pour en faire une analyse complète; pourquoi avait-elle survécu?

Analyse terminée pouvait-elle lire sur l’écran à son retour, le bouton résultat clignotant comme une publicité. Il lui fallait insérer sa carte d’identité personnelle pour obtenir la conclusion des analyses, ce qu’elle fit. Les résultats étaient clairs, elle était en parfaite santé et enceinte. Malgré le choc de se savoir attendre un enfant, ce résultat ne la surprit pas après la très agréable nuit d’avant le départ, et elle se sentait plus apte à s’installer sur cette planète. De toute manière les cocons n’étaient pas conçus pour abriter deux personnes, et le bébé allait certainement se développer rapidement après 30 ans d’attente, elle ne pouvait donc plus revenir sur Terre.

Elle installa le cadavre et referma le sas pour en demander une analyse complète depuis l’écran extérieur. La machine fournirait certainement des explications quant aux causes du décès.

Qu’allait-elle faire à présent, enceinte devant une planète inconnue mais attirante? Et au niveau génétique, comment pouvait-elle assurer le maintien du patrimoine génétique humain, seule avec son enfant. Elle retourna dans la salle de commandement pour réfléchir devant cette vue magnifique de Gaia 2. Une épaisse couche de nuage gris apparaissait, certainement une tempête en formation, mais rien de  grave à première vue. Avant de réfléchir à la justesse de s’installer sur cette planète, il lui fallait attendre les analyses environnementales et vérifier si la navette d’atterrissage était en bon état. Elle demanda donc un rapport complet des organes du vaisseau et de la navette de colonisation, qui conclurent sur le parfait état du matériel. Béni soit le pilote automatique pensa-t-elle.

Il était maintenant temps pour elle d’aller se préparer à manger un plat normal, solide. Elle se dirigea alors d’un pas décidé vers les cuisines, regardant au passage l’heure pour constater que dans une heure elle aurait, du moins elle l’espérait, des réponses sur les causes du décès de l’équipage tout entier. L’apesanteur artificielle avait rendu obsolète le besoin d’emmener de la nourriture sous vide, les astronautes pouvaient maintenant partager de vrais repas. Cependant la nourriture était stockée dans des cryocongélateurs pour stopper tout développement bactérien. Des fours robotiques autonomes à rayonnement intensif permettait de réchauffer la nourriture en quelques minutes, ces derniers alliant les ondes classiques des micro-ondes avec des rayonnements de type solaire. Marie eu envie d’un pavé de saumon avec des tagliatelles et un peu de crème fraiche, quelque chose comme des pâtes à la norvégienne, à 30 ans de voyage de la Terre. Le four robotique lui prépara tout ceci avec tout le soin et tout l’amour que peut mettre une machine programmée dans l’accomplissement de son œuvre. Elle s’installa, commanda un cocktail fruité sans alcool pour fêter le fait d’être encore en vie, et mangea lentement, savourant ce mélange de saveurs enfin retrouvé. Ce repas fut l’occasion de réfléchir, réfléchir sur elle-même et sur la mission. L’homme avec qui elle avait eu une brève relation d’un soir s’appelait Paul. Il était technicien opérateur des crans d’amarrage du vaisseau, elle l’avait rencontré lors d’une de ses balades autour de l’engin. Elle avait passé beaucoup de son temps libre à observer la construction du vaisseau, premier dans son genre. Ceci lui avait permis de discuter avec lui d’abord du vaisseau, puis de la base, de la Terre et enfin de leurs vies. Peut-être était-elle tombée amoureuse, elle ne le sait pas, mais elle ne pouvait nier une attirance et une sympathie sincères. Alors avant le départ ils dérogèrent au protocole, et passèrent la soirée et la nuit ensemble, profitant de tous les instants de ce bref moment.

Qu’allait-elle faire maintenant ? Elle aurait tant aimé l’avoir près d’elle. Seule, définitivement seule dans un système solaire inconnu, en face d’une planète étrangère et avec pour seules compagnies des cadavres et des robots. Il lui fallait aller de l’avant, elle le devait à son enfant, et donc un peu à Paul. Sur cette pensée, elle disposa la vaisselle du repas dans le lave-vaisselle et rejoignit le laboratoire. Elle vit que les analyses étaient terminées et se pencha sur l’écran de l’ordinateur. Aucune cause de décès physique n’avait été décelée, seulement des dérèglements chimiques au niveau du cortex cérébral. Certainement une réaction de folie, une dégénérescence qui avait conduit à l’arrêt de fonctions vitales, ou à des comportements mortifères. Cela ne la surprenait pas, après tout, qu’un produit sensé conserver hors du temps un corps humain pendant plusieurs décennies, puissent conduire sur l’autel de la mort ses bénéficiaires. Mais alors qu’est-ce qui avait pu la sauver? Les souvenirs réjouissants de la veille du départ, son sang-froid, son enfant, elle ne le savait pas mais pressentait que c’était un peu tout ça à la fois. Il se faisait tard maintenant, elle décida d’aller vers sa couchette, demain le vaisseau aura bien avancé dans l’analyse de Gaia 2, et elle expulsera les corps des défunts dans l’espace. Sa couchette était logée dans un petit espace individuel de 10m2, des photos de familles étaient accrochées au-dessus de son lit. Il y avait ses parents et elle lorsqu’elle avait 6 ans durant leurs vacances au Canada, au Nouveau-Brunswick. Il y avait fait froid et pluvieux, et les plages avaient été infestées par les méduses. De belles vacances, originales mais objectivement ratées, néanmoins elles constituaient un bon souvenir d’une époque facile, sans soucis. Il y avait une photo de son frère adoptif, Zaïdi, un libyen recueilli à l’âge de 5 ans par ses parents après les guerres arabes. Il était maintenant ingénieur en Thaïlande et avait en partie travaillé sur les systèmes embarqués du vaisseau. Il lui en avait beaucoup voulu de partir, lui disant qu’elle abandonnait sa famille, puis à l’approche du jour du départ il lui avoua qu’il admirait son courage, jamais il ne pourrait tout perdre à nouveau. Elle s’endormit doucement sur ses pensées, bercée par le ronronnement du vaisseau qui vibrait dans les parois. L’espace était un lieu paisible, morbide et en même temps abritant tous les potentiels et attirant tous les rêves.

L’alarme du réveil sonna de son bip-bip absolument désagréable, à 7h du matin heure terrestre. Elle se leva reposée, contente d’avoir passé une vraie nuit sans liquide gluant, perfusion, ni rêves qui tournent en boucle dans un esprit à l’arrêt dans l’espace-temps. Elle se vêtit de sa robe de soie et prit un petit déjeuner copieux composé de biscottes, de miel et de pâte à tartiner, quel plaisir de manger après 30 ans de sevrage pensa-t-elle. Elle marcha lentement vers la salle de commandement et regretta de ne pas avoir eu le courage de retirer les cadavres hier, ce qui lui aurait évité cette dégoûtante vue matinale.

Cela faisait environ 16 heures que les ordinateurs analysaient sous tous les angles cette planète. Il apparaissait que 60% de celle-ci était composée d’eau, l’atmosphère semblait respirable, une activité tectonique était toujours d’actualité et des formes de vie animales parcouraient la surface. Pour le moment les analyses étaient très prometteuses.

Marie entreprit alors d’éjecter les cadavres hors du vaisseau pour des raisons d’hygiène et de santé mentale. Elle demanda l’aide de robots transporteurs, se chargeant de surveiller leur travail. Les corps furent déposés dans le sas d’arrimage qui maintenait à l’époque le vaisseau à son point d’amarrage lunaire. À défaut de connaitre les us, coutumes et religions de chacun, elle garda le plus petit dénominateur commun à toutes et tous, l’espace. Elle souhaita donc bon voyage à tous ces astronautes, un bon voyage dans l’infini de l’espace peu importe ou cela les mènerais. Elle recula, ferma la porte étanche pour se désolidariser du sas, puis actionna l’ouverture de ce dernier. Des dizaines de corps furent alors instantanément aspirés vers le vide, formant un bouquet flottant dans l’espace. Quoique choquée par cette dernière vision, elle se sentait maintenant plus sereine à l’idée de ne plus croiser de cadavres, et en leur ayant fourni un rite funéraire qu’ils auraient sûrement approuvé. Elle décida d’aller vérifier la navette de colonisation et de commencer à y apporter ses affaires. La navette était à la poupe du vaisseau, non loin du complexe moteur. Cette navette était sensée transporter environ 80 personnes sur Gaia 2 et leur offrir le gîte et le couvert. Tout se trouvait à l’intérieur, nourriture, eau, systèmes de soin, couchettes, équipements de loisirs, tout le nécessaire à la vie. Ce confort permettrait de découvrir la nouvelle planète sans prendre de risques et sans contraintes de survie. Seule rescapée, la navette pourrait répondre à ses besoins, et à ceux de son enfant pour une longue durée. Elle parvint au sas d’entrée de la navette, l’ouvrit et pénétra dans cette dernière. L’entrée se faisait par une petite pièce de décontamination près de cockpit de pilotage. Cette pièce de décontamination avait pour rôle d’éviter que des membres d’équipage puissent ramener des virus ou bactéries dangereux à bord après leurs excursions. Elle atteignit le cockpit, prévu pour trois personnes, puis continua à travers les salles communes, jeta un coup d’œil au complexe moteur et revint au sas. Tout était en place et en bon état, il ne lui restait plus qu’à transporter ses affaires avant le trajet.

La journée passa normalement, plus reposante que la surprenante journée d’hier. Marie eut une idée pour solutionner le problème génétique. Des capsules de sperme étaient stockées dans un caisson cryogénique à bord du vaisseau. Il contenait environ une centaine d’échantillons provenant de différentes ethnies de la Terre, et tous garantit le plus pur possible pour éviter des handicaps lourds dans ces conditions extrêmes. Elle n’aurait qu’à transporter ce caisson dans la navette, pour ensuite s’inséminer toute seule grâce au bloc médical. Ainsi ses enfants seraient assez différents génétiquement pour se reproduire entre eux, les filles pourraient utiliser les échantillons restant. Ce plan aurait été illégal sur Terre et lui semblait horrible au premier abord, mais elle avait une mission de colonisation à mener, et elle ne voulait pas non plus rester seule jusqu’à sa mort. La navette avait tous les équipements nécessaires pour concevoir des enfants, et avec toutes les couchettes disponibles ils pourraient y vivre longtemps. Partant d’ADN pur, les cas de dégénérescence dû à un patrimoine maternel commun ne devraient pas être trop graves, et ensuite les choses se corrigeraient naturellement pour les deux générations suivantes. De toute façon le bloc médical était à même de produire n’importe quel médicament nécessaire ou d’effectuer des opérations chirurgicales.

Le vaisseau avait terminé ses analyses et les conclusions étaient idylliques. La planète était parfaite, une vaste surface continentale, des réserves d’eau douce conséquentes, des ressources minières abondantes et aucune espèce intelligente à signaler. Le meilleur site d’atterrissage avait était déterminé, il se situait sur les bords d’un fleuve, légèrement en hauteur et adossé à une chaine de montagnes non volcaniques. La terre y était fertile, les forêts abondantes et plusieurs filons de minerais se trouvaient à proximité. L’ordinateur indiquait que serait quand même nécessaires des études empiriques, pour connaître en détail les espèces animales et leurs comportements, la dangerosité des plantes, ainsi que la composition de certaines présences minérales non reconnues sur le tableau périodique des éléments. Marie lança le programme de colonisation, une batterie de tests automatiques allait se charger de la préparation de la navette. Elle chargea le caisson dans cette dernière et y rangea ses affaires personnelles. Elle prendrait un derniers repas à bord du vaisseau avant de partir vers Gaïa 2, pour démarrer et construire une nouvelle humanité, qui l’espérait-elle, ne renouvellerait pas les mêmes erreurs que celles commises sur Terre.

Elle mangea léger car le vol, bien que court, serait assez violent avec la rentrée atmosphérique. Il lui restait une dernière décision à prendre avant de partir vers Gaïa 2 ; devait-elle activer la balise du vaisseau principal pour qu’un jour les Terriens la retrouve ? Soit elle activait cette balise, et dans quelques décennies elle pourrait éventuellement rétablir un contact avec la Terre, au risque que sa petite communauté passe sous le contrôle des décideurs terriens, soit elle ne l’activait pas, et ils penseraient alors certainement que la mission a échoué à cause d’une planète hostile, ou toute autre raison incitant à chercher ailleurs une nouvelle planète habitable. Elle n’aurait pas besoin de l’aide des Terriens, la navette contenait toute la technologie existante, et les conclusions sur Gaïa 2 étaient parfaites. L’occasion de démarrer une nouvelle humanité, plus vertueuse et respectueuse d’elle-même et de son habitat, s’offrait-à-elle, et elle comptait bien la saisir. Elle n’activa donc pas cette balise, se dirigea vers la navette, s’assit dans le siège du pilote et boucla sa ceinture.

Elle lança la procédure de désarrimage et au bout de quelques minutes vit la masse métallique du vaisseau au-dessus d’elle. Elle prit un instant de pause en orbite avant de lancer la procédure suivante, celle de l’atterrissage. La navette activa alors ses propulseurs qui plaquèrent Marie au fond de son siège, et se dirigea rapidement vers le site d’atterrissage. La navette légèrement inclinée vers l’arrière, la rentrée atmosphérique offrit un spectacle aussi spectaculaire que terrifiant à Marie, avant qu’elle puisse se détendre à la vue de l’horizon de Gaïa 2. L’ordinateur de la navette offrait en permanence un relevé en trois dimensions du relief de la planète, recevant aussi des informations du vaisseau principal. Le chaîne montagneuse était devant elle, avec un sommet à plus 5 000 mètres recouvert de neiges éternelles. Une grande plaine se situait devant cette chaîne de montagnes, et Marie pouvait contempler le large fleuve dont les différents bras parcouraient la surface. Les rétro-propulseurs de la navette démarrèrent et projetèrent Marie à l’avant de son siège, elle avait eu raison de manger léger pensa-t-elle. Maintenant à seulement 1 000 mètres d’altitude, elle pouvait entendre le train d’atterrissage sortir et les volets se placer en position d’atterrissage. Cette navette ne nécessitait pas une longue piste pour atterrir, environ 250 mètres comme pour les aéronefs en poste sur les porte-avions. Son radar d’atterrissage trouva la surface idéale pour permettre à la navette de se poser. Marie fut vraiment satisfaite de ne pas avoir à prendre en charge une quelconque manœuvre lors du vol, même si elle avait reçu tous les cours théoriques nécessaires. L’horizon s’était refermait petit à petit avec la perte d’altitude et les montagnes se dressaient maintenant telles un mur en face de ses yeux. L’atterrissage secoua toute la navette mais se déroula sans aucun problème. Une fois au sol, cette dernière activa alors son moteur électrique à piles à hydrogène, pour parcourir les quelques dizaines de mètres l’éloignant du point exact d’atterrissage et de colonisation. Elle roula comme un gigantesque 4×4, écrasant le sol sous ses roues, avant de s’immobiliser et de projeter des piquets à terre pour avoir des points d’accroche fixes.

La ceinture de Marie se détacha automatiquement et la porte de la navette s’ouvrit. Marie se dirigea vers la porte de sortie en titubant légèrement après tant de secousses. Elle se dressa au seuil de la porte et admira l’horizon. Devant elle s’écoulait le fleuve, ancré dans cette magnifique plaine abritant des forêts. Le soleil se situait sur sa droite et allait se coucher, projetant une couleur rougeâtre dans le ciel comme sur le sol. Elle pouvait distinguer des troupeaux d’animaux au loin, des petits et des gros, qui ne semblaient pas affolés par cette intruse venue de l’espace. L’herbe était dense, verte et grasse, la Terre avait certainement ressemblé à cela pour les premiers hommes. Un nouveau monde s’offrait à elle, vierge et en même temps déjà habité par une multitude d’espèces non intelligentes, mais bien vivantes. L’espèce humaine avait le privilège de recommencer à zéro, mais aussi le devoir de faire mieux. Elle était finalement assez heureuse de la finalité des événements, seule et donnant la vie sur un monde merveilleux exempt de guerres et de pollution. Le soleil déclina rapidement et l’horizon fut envahi par l’obscurité, le paysage disparaissait progressivement même si un satellite de Gaïa 2 reflétait un peu de lumière depuis l’espace. Elle rentra dans la navette et referma la porte, la tête pleine d’espoir et de rêves. Cette nuit serait sa meilleure nuit, celle de sa nouvelle vie, une vie avec du sens, et une vie où l’homme qu’elle avait aimé un soir l’accompagnerait pour l’éternité à travers leur enfant.