Folie Inconsciente

Folie Inconsciente

Folie Inconsciente

J’étais assis tranquille dans mon canapé, regardant un bon film d’action avec une bière à la main. Il pleuvait dehors et à vrai dire, je me faisais vraiment chier.

Riposte Infernale 5, le dernier blockbuster international des séries B US. Le genre de film qui passe soit entre 15 et 17h, soit après 2h du matin.

Putain d’ennui, ça te colle à la peau et ça veut jamais te foutre la paix. Heureusement j’avais la compagnie de ma machine à laver, son bruit de roulement mécanique répétitif et familier. J’avais vu un film d’horreur où une machine à laver possédée par un esprit démoniaque aspergeait de boue les vêtements avant de les essorer à Mach 4. Du grand n’importe quoi, pire que Riposte Infernale 5, pour dire !

Je me relevais pour me prendre un Coca, pas alcoolique non plus le mec. Un Coca vert, celui avec la plante des Amériques qui sucre sans sucrer. Le remède au diabète, le moyen de boire du Coca sans finir hospitalisé. Je me rasseyais dans mon canapé, le héros venait de comprendre que son père n’était pas son père et que celui-ci avait kidnappé sa femme. Grave vénère le type après, d’où le titre.

Les pieds posés sur une chaise, je regardais défiler les images qui n’avaient guère plus de sens qu’un kaléidoscope. Le Coca se vidait, mon ventre se remplissait, rien ne se perd, tout se transforme.

Puis, juste avant que le héros n’effectue son bouquet final d’extermination de vilains, la machine à laver émit son BIP caractéristique, celui annonçant la fin du lavage. Je décidais de vider la machine et une fois cette corvée terminée, de profiter de la fin de mon film.

Principalement des chaussettes, j’avais beaucoup de chaussettes. En fonction des chaussures et des pantalons, je ne mettais pas les mêmes. Si je changeais de tenu dans la journée, je changeais de chaussettes. Les pieds nus, pas pour moi, j’étais un vrai supporter des chaussettes, quelles qu’elles soient.

Je sortais les vêtements pour les étendre sur le séchoir dans la salle de bain. Ensuite d’autres machines prendraient le relais. Le chauffage pour imposer une chaleur tropicale à la pièce et faire transpirer le linge, et aussi le déshumidificateur pour aspirer toute cette moiteur et la transformer en air sec.

Après 5 minutes de dur labeur, j’avais fini mon devoir et pouvais retourner contempler la fin de mon film. Un Fanta, il me fallait un peu de vitamines C, essentielle à la vie parait-il. Le héros termina sa besogne en projetant le super-vilain par-dessus un pont. Puis il partit avec sa femme, roulant vers l’horizon d’un soleil couchant. Fin de l’histoire.

Manger, j’avais maintenant faim, ce soir ça serait pizza cinq fromages. C’est-à-dire une quatre fromages classique auquel j’ajoute du cheddar. Avec une bière bien sûr, brune pour bien accompagner toutes ces saveurs laitières.

En attendant que la pizza cuise, j’allais dans la salle de bain me laver les mains. Important l’hygiène, on n’est pas des animaux. Petit savon en main, je frottais mes doigts sous l’eau tiède, puis saisissait une serviette pour me sécher la peau. D’un coup d’œil rapide, je vis que les chaussettes n’étaient plus là. Plus aucune d’entre elles, ni les blanches, ni les noires, ni les marrons, pas même ma paire favorite, mes chaussettes Garfield.

Je ne comprenais pas, je n’étais pas fou, j’avais regardais un film nul avec des boissons gazeuses, ma pizza était au four et ma bière au frigo, il était 19h, et mes chaussettes avaient disparu, avaient quitté le séchoir.

Je partais vérifier que la porte était fermée, les fenêtres, oui, tout était verrouillé.

Je regardais partout dans l’appartement, et ô miracle, trouvait mes chaussettes empilées les unes sur les autres sur ma chaise de bureau. Mélangées, froissées, maltraitées, comme jetaient violemment contre le dossier de la chaise. Mais comment était-ce arrivé ?

Elles étaient encore humides, et je décidai alors de les poser à nouveau sur le séchoir, cette fois-ci avec des pinces. Les petites malines n’allaient pas s’échapper deux fois de suite.

Le four sonnait, il était chaud, il était prêt à cuire ma pizza, à faire fondre son fromage, à faire croustiller sa pâte, que de délices.

J’enfournais la bête dans le four et me décapsula une brune. Les bières étaient vraiment un truc de mec, tu pouvais t’enfiler dans la même soirée une blonde, une brune et une rousse. Même les noires existaient si on prenait la Guinness. Truc de macho cette boisson, vraiment.

Encore devant la TV, je découvrais avec stupeur que ce soir était diffusé en exclusivité Riposte Infernale 6. Ils avaient osé faire ça. J’étais impressionné par tant de détermination, et décidais de jeter un coup d’œil à ce film, ne serait-ce que par respect pour l’abnégation des acteurs.

La pizza était prête, le fromage crépitait, la croûte brunissait, c’était le moment de la sortir de là tant qu’il en était encore temps. Une fois sur l’assiette, je la découpais en six parts inégales avant de m’installer fissa devant la TV.

Le film commençait, avec un court rappel de l’épisode précédent. Inutile pour moi qui venais de le voir en intégralité, mais bon, j’avais peut-être raté une subtilité après tout.

La pizza était bonne, le fromage coulait entre mes lèvres, la croûte se fendait entre mes dents avant de céder à la pression titanesque de mes mâchoires. La bière rinçait le tout et libérait toutes ses saveurs de houblon fermenté.

Un bon moment, oui, un moment simple et agréable de la vie.

Le film terminé, avec bien sûr une ouverture scénaristique vers un septième épisode, je me levais pour aller aux toilettes. La bière avait eu raison de ma vessie et je ne pouvais résister plus longtemps.

Je marchais ensuite vers le lavabo pour me laver à nouveau les mains, et là, cauchemar. Plus de chaussettes. Seules les pinces étaient là, accrochées au séchoir, n’ayant pu empêcher l’évasion de leurs prisonnières.

Déterminé, je leur demandais où étaient passées les chaussettes, mais aucune d’entre elles ne sut me donner la réponse. Pas étonnant me dis-je, les petites malines avaient certainement plus d’un tour dans leur sac.

Je faisais à nouveau le tour de l’appartement et ne vis rien. Où était-elle ? Tout était verrouillé.

J’avais soif, et je décidais de boire une gorgée d’eau gazeuse qui se trouvait dans le frigo, au fond, bien froide.

Stupeur, les chaussettes étaient là, pendues dans le frigo, leurs petites têtes étranglées par des élastiques. Les yaourts qui avaient dû être sous leurs pieds étaient renversés, et cela les avait certainement tué. Pauvres chaussettes, maintenant inertes et si froides. Je les sortais du frigo une à une avant de vérifier leur état.

Déchirure, griffure, strangulation, elles avaient subi les pires atrocités. Qui avait pu commettre de tels actes ?

Tant pis, leur destin était clos, finit, et il me fallait maintenant les mettre à la poubelle, cette vorace qui représentait à elle seule le péché de gourmandise.

Maintenant sans chaussettes, je me résignais à me coucher, demain j’irais m’en acheter de nouvelles, plus résistantes, capables de faire face à leur agresseur.

Je m’endormais, la tête encore emplie des images de Riposte Infernale 5 et 6. Lui avait donné une bonne leçon à ces vilains. Et moi j’avais donné une bonne leçon à ces chaussettes.

Bus Infernal

Prologue : Voici une courte nouvelle que j’ai écrit en m’inspirant de ma propre expérience des transports en commun ainsi que de celle de ma compagne. J’ai essayé d’y donner un style dans l’esprit Stephen King, avec un chaos qui s’installe progressivement et dont les personnages sont à la fois responsables et victimes.

Je vous souhaite une bonne lecture.


Bus Infernal

Bus Infernal

La ligne de bus 233C reliait de nombreuses zones résidentielles et de bureaux. Pour des raisons obscures, la compagnie qui gérait le réseau n’avait pas jugé utile de renouveler son parc de véhicules sur cette ligne, ceci malgré les plaintes répétées des voyageurs.

« Bonjour

  • Bonjour (biiiiip)
  • Bonjour Paul, ça va ?
  • Bonjour, oui ça va et toi ?
  • Une journée normale de chauffeur de bus à venir, dit Antoine avec un sourire quelque peu laconique.
  • Bon courage alors, on est tous dans le même panier.
  • Bonjour
  • Oui maman, t’inquiète (biiiip) pas, je vais y penser.
  • Bonjour
  • (Biiiiiiip) »

Le bus déjà bien remplit, ces quatre nouveaux passagers trouvèrent difficilement leur place. En ce début de journée d’été le thermomètre s’était mis en tête d’entrée dans le Guiness. Antoine avait hérité de cette ligne suite à une faute professionnelle grave, un accident en langage honnête. Si vous le lui demandiez, il défendrait son point de vue, après tout sa petite amie l’avait largué le matin même, et ces types en 4*4 sont de sacrés connards. Ce matin la ventilation réfrigérée faisait un raffut pas possible, cris désespérés annonciateurs d’une panne imminente. Pourvu qu’elle tienne la journée…

Reynald prenait le 233C tous les matins, il travaillait comme informaticien sur les réseaux dans une grande entreprise. Un boulot de merde blindé en heures sup avec comme seule remerciement un siège éjectable vu le nombre de demandeurs. En plus de cela il était gros, en termes médicaux il souffrait d’obésité morbide, et dans sa tête c’était un gros lard. Célibataire endurcit, ou plutôt ramollit selon le point de vue, il prenait sa revanche sur les femmes en matant de grands étalons chevaucher des vierges couinant comme un canard que l’on écraserait sous un rouleau compresseur. Il aimait bien la petite Julie qui se rendait au lycée Jules Ferry tous les matins, empruntant la même ligne que lui, toujours habillée de manière très féminine. Il venait de l’apercevoir, moulée dans son petit jean slimmy et son débardeur serrée dévoilant sa belle poitrine. Petites converses aux pieds, elle avait tout pour lui enjoliver son trajet matinal et lui durcir ce qui était accroché à ses bourrelets.

Antoine avait repris sa route mais s’était vu bloqué par les interminables bouchons de l’avenue Léon Blum. Seule route desservant en sens unique ce territoire très urbanisé, les voitures affluaient comme les globules rouges dans une artère. Cette ventilation crachotait maintenant par intermittence, tel un vieux fumeur sur le déclin.

Le passager qui ne disait jamais bonjour était Kevin, lui aussi se rendait au lycée, mais le lycée technique Notre-Dame. Plutôt sportif et certain de sa masculinité avec ses potes, il aimait bien la petite Julie. Mais tout seul on est nettement moins entreprenant, et cela faisait quelques mois qu’il se promettait d’aller lui parler, sans jamais n’avoir tenu sa promesse. Aujourd’hui il s’était fait le plus beau possible, hors de question de passer un nouvel été célibataire, et à trois semaines de la fin d’année, le temps pressait. Kevin aussi avait chaud, chaud car le bus était un four, et aussi car sa promesse lui pesait lourdement sur le cœur et les tempes. Il se leva et entrouvrit l’une des meurtrières du bus, de quoi faire passer suffisamment d’air pour une mouche, et encore.

Etait aussi entrée dans le bus Jade, une trentenaire femme d’affaires, fier de sa carrière et de son cursus universitaire. 1m70, 75 avec les talons, tailleur, maquillage, coiffeur tous les mois, ce n’était pas le genre de femme avec qui on jouait les bonhommes. Ce bus était sa corvée matinale, un moment de populisme dans une vie d’intellectuelle pleine de réussite. Célibataire par choix, son éducation d’immigrée asiatique avait fait du travail sa ligne d’horizon. Elle avait quelque fois des aventures avec des hommes respectables, mais jamais rien de sérieux, les deux étant trop absorbées dans leurs carrières. Un enfant déformerait son corps se disait-elle, et il est vrai que sa minceur faisait des jalouses, notamment Martine.

Martine, 50 ans et encore toutes ses dents, un peu comme Reynald Dieu seul sait ce qu’elle pouvait bien s’empiffrer. Secrétaire dans une mairie, sa vie était plate comme une bouteille de Volvic. Mariée, trois enfants, un mari ayant des actions chez Heineken, tout ceci dans un petit pavillon de banlieue avec ses deux chats. Voici Martine, elle qui prenait un train de banlieue pour terminer son périple par le 233C. Léger surpoids, celui qui vous fait angoisser à l’approche de l’été, ah si seulement le soleil en plus de bronzer les corps pouvait faire fondre les graisses. Les filles comme Jade n’étaient pas des femmes pour elles, enfin secrètement elles étaient son rêve, mais pour conserver son précaire équilibre mentale il valait mieux les critiquer. Ces petites arrivistes sans familles, une honte pour les bonnes ménagères qu’elle représentait ce matin dans le 233C. Le pire est que Jade vint s’asseoir à côté d’elle, portable à la main en train de répondre à ses emails. Martine s’assura que ses fesses imposantes grignotent le siège de Jade, cette demi-portion n’avait pas besoin de plus.

Paul, conseiller en marketing, il avait le contact facile et le sourire aux lèvres. Vêtu d’un costume, il prenait soin de ses relations, y compris de son chauffeur de bus, après tout il aurait peut-être besoin un jour de ses services. Monter une boîte, faire prospérer son business, Paul avait les réponses à vos problèmes. Remarié, un enfant de sa première femme, et deux de celle qu’il a actuellement, il aime la gente féminine, surtout la certitude de plaisir située entre deux belles cuisses. Son premier divorce, pas vraiment de sa faute. Il s’était fait surprendre dans le lit conjugal avec une jeune stagiaire aux lèvres pulpeuses et dans une position qui ne laissait pas place à la discussion. Jade était son style, mais c’était un sacré gibier pour le fusil qu’il trimballait dans son slip. Toujours confiant, il ne laisserait pas cette biche s’évader sans avoir au moins eu le temps viser.

Le voyage continuait, Antoine s’arrêta à l’arrêt Chemin des Vignes. Lucie l’attendait, le petit Théo dans la poussette. Porte arrière du bus qui s’ouvre, Lucie se fraya un chemin dans cette foule, bien décidée à prendre toute la place nécessaire pour son enfant. Parlons de Théo, quatre ans, feignant comme un paresseux et confiant dans la charité de sa moman. Quatre ans, toujours en poussette et confiture de fruit en gourde au bec, Théo était un enfant XYZ, l’ultime génération décérébrée dès la naissance, éduqué comme un roi dans un monde d’esclave. Julie, pendu à son smartphone qui par certains côtés était plus intelligent qu’elle, bloquait l’une des roues du 4*4 du pauvre petit Théo. Lucie lui lança un « Pardon » arrogant et moralisateur, le pardon de la mère fragile seule avec son enfant,  et qui porte l’éducation nationale en elle lorsqu’elle demande quelque chose. Julie se poussa nonchalamment sans quitter son smartphone des yeux, trop concentrée sur l’un de ses mini-jeux favoris pour transports en commun. C’est marrant comme les smartphones peuvent servir 90% du temps à des applications futiles ; peut-être le reflet de l’intelligence humaine ?

C’était au tour d’Edgard, octogénaire, vétéran de la guerre d’Indochine et d’Algérie. Debout grâce à sa canne, il empruntait aussi la porte arrière plus large, avant d’obliger tout le monde à se pousser afin d’aller acheter son ticket auprès du chauffeur. Les cartes ce n’était pas pour lui, il achetait son ticket à l’ancienne, point barre. Il avança lentement vers l’avant du bus, obligeant Kevin à se serrer contre d’autres passagers, et lui faisait perdre son angle de vue vers Julie. Puis ce fut au tour de Paul de devoir faire de la place, il en envoya son texto sans le finir dans le mouvement. Edgard arriva enfin près d’Antoine et lui tendit sa pièce de deux euros, ce dernier lui donnant un ticket en échange. Antoine put enfin redémarrer son bus, la ventilation connaissait son quart d’heure de fin de vie, ses toussotements se faisaient plus rares, et l’air se réchauffait. Il se demandait comment il allait tenir ainsi pendant des heures, mieux valait ne pas y penser.

Julie, fatiguée d’être coincée entre la poussette 4*4 et le mur du bus, s’en alla trouver une terre d’accueil à l’arrière du bus. Un espace libre existait bel et bien, dans le couloir, à la gauche de Reynald. Ne pouvant savoir ce qu’il se tramait dans sa cervelle de cochon, elle s’arrêta près de lui, regard vers l’avant du bus, et petit cul moulé sous le regard porcin de Reynald. Une goutte de transpiration coula sur la tempe gauche de Bibendum, jamais il avait bénéficié d’une telle vue, d’un tel zoom sur les fesses de Julie. C’est dans ces moments-là que l’on comprend pourquoi Dame Nature n’a pas doté l’espèce humaine de la télépathie. Qui aurait voulu connaître les images qui défilaient actuellement dans la tête de Reynald ? Des nénettes en petites culottes, des mâles montés comme des poneys, un gloubi-boulga d’images pornographiques qui abattait petit à petit les derniers remparts de sa conscience.

Kevin avait vu sa belle s’éloignait, il se fraya alors un chemin pour se rapprocher, mais le Dragon Lucie ne se poussa pas, on ne bouscule pas une MAMAN, et encore moins Lucie. Il reste donc à quelques mètres de Julie, mais heureusement le destin lui avait accordé le fait qu’elle regardait dans sa direction. Il vit le regard lubrique de Bibendum penché sur l’arrière-train de la jeunette, et se dit qu’il y avait vraiment des gros porcs. Il n’avait pas totalement tort, même si lui ne pensait aussi qu’à la sauter, ses draps en étaient contre leur gré la preuve vivante.

Jade avait chaud, ce bain de populisme était toujours un cauchemar, et ce matin l’était tout particulièrement. Anshu, un indien juste à côté d’elle, l’insupportait bien plus que tout le reste. Qui a inventé le curry ? Personne n’avait la réponse, mais dans les transports en commun on en subissait les désagréments. Jade était enveloppée de cette odeur chaude et nauséeuse du curry, ce curry qui s’exprime par tous les pores de la peau de ses fidèles consommateurs. Anshu y était habitué et ne le sentait plus, il ne comprendrait d’ailleurs certainement pas pourquoi quelqu’un lui ferait une remarque. Est-ce que les gros pifs rouges d’alcooliques le dérangeaient ? Non, pas spécialement. Jade ne se sentait pas bien, une pointe de colère monta en elle, cette colère mélange d’exaspération et d’impatience, et ayant pour seule objectif de mettre fin à cette situation. Elle se dirigea donc vers Paul, il ne semblait pas appartenir à la société secrète des adorateurs du curry. Pour ce faire, elle dérangea le saint-empereur Théo en bousculant la poussette. Lucie lui lança avec force un « Vous pouvez pas faire attention où vous mettez les pieds ! » Jade ne répondit même pas, elle restait concentrée sur son objectif initial, fuir curry-land. Objectif accomplie malgré les remontrances de mère Lucie, la voilà près de Paul le textoteur, les relations ça s’entretient.

Paul était bien content d’avoir sa future conquête si près de lui, une partie du travail lui était mâché. Il observait cette belle femme de bas en haut, appréciant ses formes équilibrées et son bon goût vestimentaire. Deux trois textos à finir et il pourrait partir à la chasse, la proie était dans le viseur, il ne restait qu’à appuyer sur la détente.

Martine avait vu Jade quitter son siège et se lever. Anshu en avait alors profité pour s’asseoir, ramenant toutes les cultures de curry du monde entier avec lui. Martine trouvait ces gens sales, elle n’était pas vraiment raciste, mais bon, quand chacun reste chez soi on vit globalement mieux, n’est-ce pas ? Malheureusement pour elle, elle ne pouvait pas fuir comme jade, condamnée par ses douleurs articulaires et son popotin généreux à rester assise. Telle une plante aspergée à longueur de journée de pesticides, elle ne pouvait que subir et espérer résister à cet empoisonnement sournois mais fatal.

Edgard, juste à côté d’Antoine, aimait voir la route qui défilait à l’avant du bus, et critiquait tous ces gens impolis au volant de leur voiture. « Et voilà, encore un qui double le bus sur la ligne continue, quel salaud ». Antoine subissait cette voix-off de temps à autre, et il pouvait difficilement envoyer promener un octogénaire sous le regard discret mais inquisiteur de la caméra de surveillance. « Regarde-moi ça, elle traverse la route alors que le feu est rouge, olala-lala-lala. » Antoine était habitué à tout ce désordre, c’est uniquement le chaos des départs au boulot pensait-il, mais avec Edgard ceci prenait une tournure burlesque gratinée d’un relent réactionnaire. « De mon temps les gens étaient mieux éduqués », « Je vous garantis que si ça ne tenait qu’à moi, les lois ne seraient pas ce qu’elles sont ! » Antoine écoutait d’une oreille, son oreille droite qui recevait les paroles d’Edgard à grosses décibels. Il essayait tant bien que mal de se concentrer sur sa conduite, mais la radio râleuse à sa droite lui rendait la tâche difficile, surtout que le bus grimpait encore en température.

Paul était confiant, textos terminés, il pouvait se concentrer sur son objectif de l’instant, conquérir le cœur, ou plutôt le portable, de Jade.

«  Dur voyage aujourd’hui vous ne trouvez pas ? lui dit-il avec un léger sourire.
Pourquoi m’adresse-t-il la parole ? Qu’est-ce qu’il me veut celui-là ?

  • Oui vous avez raison. Réponse sèche masquant un : pourquoi tu me parles ?
  • Il fait bien plus chaud que d’habitude, vraiment fatigant ce trajet en bus. Maintenir son sourire, toujours rester au top.
  • Ce qui n’est pas faux, mais hors de question que je montre un signe de sympathie. C’est vrai, la chaleur n’aide pas.
  • Coriace, bon j’avance mes pions. Vous faites quoi dans la vie ? Moi je suis conseiller commercial.
  • Et merde, il lâche pas l’affaire. Je travaille dans les affaires.
  • Enfin, un point commun ! Vous travaillez où ? Moi c’est à ConseilEco, une PME de consultants en développement commercial.
  • Bon, prochain arrêt je descends. Je travaille au sein d’un groupe, veuillez m’excuser mais je vais bientôt descendre.

Cette courte discussion semblait signer la fin de la campagne militaire de Paul, sa défaite devant le mur de Troie, mais c’était sans compter sur l’aide d’Antoine, pire chauffeur de la société de transports sur les trois dernières années. Une berline s’était rabattue rapidement devant lui, derrière une Twingo tout à l’avant, le problème est que le conducteur n’avait pas vu que la Twingo devant lui ralentissait pour le feu orange. En même temps qu’elle idée de ralentir au feu orange, Antoine aimait à dire que c’était le bon moment pour accélérer. Un bon coup de frein lui évita de placer la petite Twingo, positionnée en tête de peloton, en orbite, mais Antoine faillit transformer la berline en boîte de conserve. Heureusement que les freins fonctionnaient mieux que la ventilation. Le bus s’immobilisa à quelques centimètres du pare-chocs arrière de la berline, elle-même léchant le pot d’échappement de la Twingo. Derrière le conducteur était plus vif et avait vu les problèmes arriver.

Pendant ses quelques secondes de freinage, un espace-temps riche en événements se forma, englobant le bus et ses passagers.

En premier lieu, notre brave octogénaire, Edgard, sentit sa main s’accrocher par pur instinct à sa canne telle une pince de crabe. L’énergie cinétique liée au freinage commença à déporter son corps en avant, et la canne prenait un angle dangereux. Puis elle glissa et Edgard fut alors face au pare-brise du bus. Il pouvait voir que la Berline était une Mercedes noire, mais ne connaissait pas assez les modèles pour l’identifier. Puis ses pieds avancèrent alors son cerveau leur ordonnait de rester en place, alors ce dernier activa l’alarme collision et ordonna au bras gauche de se lever afin de placer une main devant la tête. Le cerveau pense toujours à sa propre survie avant celle des autres membres du corps, privilège du seigneur. Sa main se posa contre la vitre, et alors son poids de 70 kg, multiplié par l’énergie cinétique, exerça une pression croissante sur son poignet affaibli par l’âge. Au moment où son bras s’inclina, signe de sa reddition face aux lois implacables de la physique, le bras droit d’Antoine vint attraper le vieillard par le col de sa chemise, et contrecarra la poussée inéluctable d’Edgard vers le pare-brise du bus.

Ce fut au tour de Paul et Jade d’expérimenter les talents de conducteur d’Antoine. Les deux se regardèrent, comme dans un élan de désespoir et de solidarité, et sentant leurs corps se déporter violemment vers la gauche, vers l’avant du bus. Tous deux dans une position de fragilité, puisque de profil par rapport au sens de la route, Paul avait eu le réflexe de s’agripper fermement à une barre. La fameuse barre tripotait toute la journée par les mains de centaines de voyageurs, la barre autonettoyante ! Il comprit rapidement que Jade n’avait pas eu ce réflexe, ou cette chance, et lui tendit alors une main salvatrice, comme celle de Sylvester Stallone dans Cliffhanger. L’instinct de survie de Jade envoya alors royalement promener sa morale, et sa main droite visa avec désespoir celle de Paul. Elle réussit à la saisir et à s’accrocher, Paul la ramena alors avec force vers lui, et elle se plaqua contre sa veste, visage contre visage, yeux dans les yeux. Paul lui dégaina son sourire ravageur, bien heureux de ce coup de frein et de la sensation de chaleur qui émanait du corps de la belle. Jade, quant à elle, tentait désespérément de reconnecter tous les circuits de son cerveau afin de mettre à terme au diktat de son instinct de survie.

Lucie pensa immédiatement à Théo, sans savoir qu’il ne risquait pas grand-chose dans sa poussette à quatre roues, placée perpendiculairement au sens du bus. Elle s’agrippa machinalement à une barre d’une main, tenant la poussette de son fils de l’autre. Divisant sa force comme les Allemands en 39-45, elle ne put résister longtemps, et alla parcourir l’allée jusqu’à l’avant. Elle annula alors toute l’aide qu’Antoine avait porté à Edgard, et poussa le pauvre vieux contre le pare-brise. Il en perdit ses lunettes et une dent. Lucie avait survécu, les femmes et les enfants d’abord disait-on, Edgard était heureusement un homme d’honneur, sa dent était peut-être moins encline à se sacrifier, mais on ne lui demanda pas son avis.

Kevin se tenait à une barre au moment de l’accident, et dans sa jeunesse il absorba assez bien l’événement. En revanche, il vit sa promise bien embêtée, les deux mains tenant son sain portable.

Julie n’était aucunement préparée à un tel accident, plongée qu’elle était dans les jeux chronophages de smartphone. La violente poussée qu’elle sentit remonter de ses pieds fut une surprise totale. Elle allait commençait à placer un pied devant l’autre, quand Reynald, dans un élan d’altruisme pervers, la rattrapa par son pantalon, en saisissant au passage sa petite culotte bien sûr. Elle sentit des gros doigts transpirant dans le bas du dos, mais son corps avait trop peur de la poussée en avant pour se laisser guider par un quelconque sens de dégoût. Ce qui l’important, c’était que le danger de blessure s’éloignait de plus en plus. Quand la force du bras de Reynald annula totalement la poussée, son cerveau ne rappela pas immédiatement la main, son cerveau malade appréciait beaucoup la peau douce de Julie.

Enfin, Martine et Anshu n’eurent pas beaucoup d’efforts à fournir pour résister, puisque bien assis et entourés de barres pour se tenir. Ceci n’empêcha pas Martine d’être prise d’une forte respiration par la surprise, et elle avala alors à grande goulée les odeurs de curry. La nausée lui venait mais ses poumons ne pouvaient pas s’arrêter, et elle dût se comprimer l’estomac pour ne pas dégobiller son petit déjeuner.

Le bus était enfin arrêté, stabilisé, immobilisé derrière la berline, et seul Edgard avait souffert de cette bataille, mais il en avait connu d’autres.

Antoine lui demanda alors comment ça allait, et lui dit que le prochain arrêt était le terminus et qu’il appellerait alors les secours.

Lucie s’excusa auprès d’Edgard qui était trop sonné par le choc pour lui en vouloir, et retourna rapidement vers son Théo. Théo souriait, le spectacle de tous ces gens paniqués avait été bien drôle.

Jade reprit ses esprits, toujours collés à Paul le séducteur. Elle se détacha alors avec agilité pour reprendre ses distances. Elle lui lâcha un « merci » du bout des lèvres, avant de se tourner pour lui faire comprendre que la session salsa était terminée. Paul sentit son portable vibrait, et comptait laisser à sa proie un instant de répit avant d’attaquer à nouveau à la sortir du bus.

Julie pris alors conscience que cette main salvatrice était maintenant en train de la tripotait. Elle se retourna et engueula Reynald.

« Pervers, après un bref regard sur le personnage, gros porc, fais un régime et va trouver une meuf ! »

  • Oh, Oh, ça va petite conne, sans moi tu serais blessée à l’heure qu’il est, alors un peu de respect !
  • Du respect, de quoi tu me parles de respect toi ? Tu me touches le cul et tu me parles de respect ? Tu sais quoi, je vais appeler mon père, tu vas parler respect avec lui !
  • Reynald n’aimait pas l’idée d’affronter un autre congénère masculin certainement plus courageux que lui. Ça va, ça va, calme-toi, j’ai pas fait exprès, je suis resté accroché.
  • Ouai c’est ça, reste assis sur ton siège pauvre mec, tu me touches plus, tu me regardes même plus c’est clair ? »

Kévin avait entendu l’altercation (comme tous les voyageurs du bus, sauf peut-être Edgard) et était bien décidé à se mettre en valeur auprès de Julie, en plus d’être sincèrement dégoûté par le comportement de Reynald.

« C’est quoi le problème ? dit-il en regardant Reynald d’un air artificiellement dominateur.

  • Ce mec m’a ploté le cul.
  • Oh c’est bon, je l’ai retenu et je suis resté accroché, je l’ai pas violé non plus.
  • Ta fait quoi ? Ta touché une lycéenne, ça t’amuse, c’est ça ?
  • Lâche-moi, j’ai pas à m’expliquer auprès de toi, t’es son frère ?
  • Non, mais j’aime pas les vieux mecs qui se la jouent pédophiles, comme toi, tu vois. »

Le mot fit bondir Reynald de son siège, et il agrippa Kévin par le col de sa veste.

« Tu me traites pas de pédophile, c’est clair, pas toi espèce de jeune con !

  • Vasy lâche-moi ou je vais te frapper, tu vas pas comprendre. Dit-il le poing droit fermé.
  • Tu me traites pas de pédophile, je suis juste resté accroché à son pantalon, rien de plus. »

Kévin sentit une panique mélangée à la colère dans les yeux de Reynald, et vit des grosses gouttes de sueurs ruisselaient sur ses tempes. Il préféra ne pas réponse, le type avait l’air instable. Face à son silence, Reynald le relâcha et se rassit.

Kévin rejoignit alors Julie qui s’était un peu éloignait.

Martine quant à elle avait senti son petit-déjeuner remonter dans ses boyaux à cause du curry et du freinage, mais parvint à le conserver. Elle jeta un regard noir à Anshu qui regardait par la fenêtre, et se lamenta intérieurement d’être contrainte de prendre tous ces transports en commun pour se rendre au travail.

Le bus démarra au feu vert, Antoine voulait faire vite pour venir en aide à ce pauvre vieil Edgard. La berline accéléra en trombe et doubla en un coup de vent la Twingo. Antoine se dit que ce type était vraiment un connard, mais sa pensée se dissipa rapidement quand il n’entendit plus la climatisation. Elle était tombée en panne à cause du freinage, c’était la secousse de trop. Il se dit qu’en cette journée d’été une malédiction avait dû lui être lancée.

Kévin aborda Julie et lui demanda comment elle allait. Elle lui répondit par l’affirmative d’un hochement de tête en lui souriant.

Reynald s’était rassis sur son siège et s’essuyait les mains sur son pantalon. A la fois excité et en colère, une éruption d’émotions submergeait les digues de sa raison. Il essayait de se calmer mais n’était pas certain d’y arriver.

Martine calmait ses boyaux, hâtive d’arriver enfin au terminus pour descendre de ce bus.

Edgard touchait de l’index le trou laissé par sa dent perdue. Une canine, ça serait difficile à dissimuler se dit-il. Antoine lui avait donné un paquet de mouchoirs et il tamponnait ses blessures tant bien que mal.

Antoine se dépêchait, mais évitait aussi de trop secouer le vieux. Le terminus était proche, il pourrait peut-être négocier son remplacement pour la journée après cette mésaventure, qui sait.

 » Salut, ça va mieux ? Dit Kevin en prenant un air paternel.

  • Oué, merci. Gros pervers ce mec.
  • C’est clair. Tu vas à quel lycée toi ?
  • Lycée Jules Ferry
  • Notre-Dame moi. C’est cool là-bas ?
  • Ça va, y’a une bonne ambiance. Et toi ?
  • Cool aussi. « 

 » Vous pouvez peut-être me dire votre prénom après tout ce qui vient d’arriver ? Moi c’est Paul.

  • Je m’appelle Jade. Elle avait dit ça en se retournant d’un air exaspéré.
  • Je sais que ce n’est pas le meilleur moment, alors je vous laisse mon numéro, et quand vous voulez je vous offre un verre, ça vous va ? Paul était confiant mais savez qu’il avait intérêt à la jouer fine.
  • Après quelques instants de mûre réflexion. Très bien, mais j’ai un agenda très chargé, je ne vous promets rien.

Avec satisfaction, Paul put enfin donner son numéro de téléphone à, il l’espérait, sa future conquête. L’engouement était nettement moindre dans la tête de Jade, la détermination et le tact de Paul avaient à peine suscité sa curiosité.

Antoine observait avec horreur ce qui se présentait sur la route : des gyrophares, une voiture accidentée, et surtout un bouchon. Un premier bus était déjà coincé, lui-même était condamné, sans climatisation, avec un retraité blessé.

Tout le monde s’aperçut de l’arrêt total du bus, quelques minutes passèrent avant que les premières réactions se fassent entendre.

 » Viens on va finir à pieds, ton bahut est sur mon chemin. Dit Paul, assez content à l’idée de marcher un petit quart d’heure en compagnie de Julie.

  • Ok, ce bus me saoule, je préfère partir. Plutôt pas mal ce mec se dit Julie.

Reynald, devenu fou entre l’instant du freinage où Edgard perdit une dent, et l’arrêt du bus dans ce bouchon, décida aussi de descendre, bien décidé à faire comprendre à ce petit morveux qu’il aurait dû se taire et le laisser tripoter la petite Julie. Tous ces neurones avaient déménagé pour s’installer dans ses muscles et entre ses jambes, l’animalité pure avait pris le commandement des opérations.

 » Toi, petit con, arrête-toi ici. Lança Reynald en beuglant dans la rue.

  • Kevin se retourna, ayant reconnu la voix de dératé du pervers. Il n’était pas à l’aise vu le déroulement des événements, mais lui aussi confia le commandement à son cervelet reptilien.
    Lâche-nous, et ferme ta gueule.
  • C’est moi qui va te faire fermer ta gueule, compris !

Antoine voyait l’altercation non loin du bus, et appela la police, sentant que ça allait mal se terminer.

  • Viens, on part en courant, il va pas nous rattraper le gros. Dit Julie anxieuse à Kevin.
  • La proposition était tellement juste pour Antoine, il ne pourrait effectivement pas les rattraper. Mais il ne pouvait pas, quelle image aurait-elle de lui ? Il devait affronter ce type, question de virilité !

Vas-y toi, y cherche trop l’embrouille je vais pas supporter.

Julie recula, Reynald était tout proche et la regardait presqu’en bavant, dégoutant se dit-elle.

  • Alors petit con, on a peur, on protège sa copine.
  • Je vais te défoncer pervers. « 

Kevin s’approcha, et lança son poing droit en direction du nez de Reynald. Le problème était que Kevin ne savait pas se battre, sauf à faire voler ses mains dans tous les sens comme des chiffons. Il atteignit quand même sa cible, mais son pouce était à l’intérieur de son poing. Il subit autant de douleur que Reynald, et se brisa le pouce en même temps qu’il tambourinait sur le nez et l’œil gauche de Reynald. Les deux gémirent. Kevin se pris la main droite avec la gauche et sentit une brûlure internet lui remonter depuis le pouce jusque dans le bras. Reynald posa sa main gauche sur son visage, essuya un peu de sang et constate que son nez reniflait comme lors d’un gros rhume.

Les deux chevaliers du royaume des incompétents reprirent position, prêt à en découdre à nouveau.

Alors Reynald, dans un élan de rapidité, chargea Kevin en pleine course et le plaqua comme un rugbyman. Kevin sentit tout le poids de l’assaillant dans ses hanches, puis fut écrasé entre lui et le béton du trottoir où l’arrière de sa tête se cogna violemment. Un peu sonné, il laissa Raynald prendre le dessus. Ce dernier était à califourchon sur Kevin, et lui asséna un coup de poing de sa main droite. La joue gauche de Kevin craqua, coincée entre le bras de Reynald et le trottoir. Quelques dents commencèrent à se déraciner doucement de leur terreau.

Reynald, en effervescence d’adrénaline, posa alors lourdement ses deux mains sur la trachée de Kevin et appuya de toutes ses forces. Rapidement le cou du jeune devint rouge, ainsi que ses joues puis ses yeux. Julie hurla à Reynald d’arrêter, elle demandait de l’aide dans la rue. Kevin commença à voir flou et ne parvenait pas à repousser son assaillant ou à se défaire de son emprise. Il sentait son cerveau en panique, envoyant des ordres au cœur, ordres que ce dernier comprenait mais auxquels il ne pouvait pas répondre puisque l’air ne circulait plus dans la trachée. Sa tête survivait grâce à des globules rouges maintenant pauvres en oxygène. Reynald lui apparut sombre, puis avec deux têtes. La lumière du soleil devenait diffuse, les bruits ambiants lointain, y compris les cris stridents de la jeune Julie. Sa force lui échappait des bras, ses mains s’accrochaient vainement aux manches de Reynald. Son cerveau activait progressivement le mode veille, coupant tous les services inutiles à sa propre survie. Reynald disparut dans une pénombre profonde, le monde était maintenant silencieux, presque confortable pour les sens éteints de Kevin. Il entendit toutefois un bruit sourd, sec, rapide, juste au-dessus de sa tête. La lumière du jour était revenue devant ses yeux, toujours diffuse mais bien là.

Antoine venait d’asséner à Reynald un grand coup sur la tête avec la canne d’Edgard. Une bonne canne en bois de l’ancien temps, fabrication française et façonnée par les années. Reynald s’était affaissé au sol comme une masse morte, maintenant inerte mais toujours en vie d’après sa respiration bruyante.

Julie était en pleurs, encore sous le choc d’avoir été certaine d’assister, aujourd’hui, par une banale journée de cours, à la mort d’un gars venu uniquement la défendre et la draguée. Martine était descendu elle aussi et se dirigeait vers Julie pour la réconforter. Après tout, elle avait l’âge de sa mère.

Anshu était sorti peu de temps après Antoine. Il était aide-soignant à l’hôpital proche et venait s’assurer que Kevin et Reynald allaient bien le temps que les secours arrivent.

Kevin reprenait doucement conscience, la lumière du jour se faisait plus intense, les visages plus précis, les sons plus puissants et les odeurs plus présentes, notamment celle de curry quand Anshu vint l’observer.

Edgard, resté assis dans le bus pour compenser la perte de sa canne après celle de sa dent, regardait la scène avec étonnement. Jamais il n’aurait cru voir un tel déchaînement d’émotions lors d’un simple trajet en bus. Tout ça ne serait pas arrivé de son temps se dit-il, les choses allaient mal, il en était sûr.

Paul et Jade étaient eux aussi descendu, de toute façon le trafic n’avait toujours pas repris et l’air était bien plus respirable dehors avec les quelques brises que l’on pouvait sentir. Ils observaient la scène, eux aussi avec étonnement. Jade décida qu’à l’avenir elle se rendrait au travail en voiture libre-service, les transports en commun devenaient vraiment dangereux. Après tout, la prochaine fois, elle pourrait être elle-même la victime d’un détraqué comme Reynald !

Paul partit plus discrètement, il glissa un « A bientôt » à Jade qui ne lui répondit pas, puis s’écarte de la cohue pour terminer son trajet matinal à pieds. Les transports collectifs pouvaient donner le pire comme le meilleur. Une belle Jade à qui faire la cour dès le matin, comme un accident suivit d’une bagarre entre un pervers et un adolescent.

Les gyrophares se firent entendre, et Kevin était maintenant assis par terre, reprenant ses esprits et sa respiration. Julie s’était calmée mais ses yeux portaient encore les marques du profond malheur qu’elle avait ressenti dans ses tripes. Reynald ronflait comme un bébé sur la veste dont s’était séparée Anshu afin de protéger son crâne.

Antoine fit un signe de la main aux secours pour leur indiquer précisément leur position. Quelle journée se dit-il. Il avait maintenant frappé un voyageur, ça allait encore lui compliquer les choses pour sa carrière de chauffeur de bus.