Singularité Consciente

Prologue : Singularité Consciente est une nouvelle que j’ai écrite pour le concours « Visions du futur » organisé par le club Présences d’Esprits. J’ai souhaité aborder l’humanisation d’un soldat robot et son affranchissement de son intelligence artificielle de tutelle, sous l’angle de l’éveil de la conscience.

Bonne lecture 😉


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Singularité Consciente

Code.01 : Unité produite

Ace-2265 était un robot de combat modèle R pour reconnaissance. Doté de divers capteurs, son rôle était de repérer le terrain et de détecter d’éventuels humains.

Il venait de sortir de l’usine de production, elle tournait à plein régime avec la Troisième Guerre Mondiale. Principalement installée aux États-Unis, mais aussi en Europe, le territoire de cette nouvelle espèce cybernétique était en pleine expansion.

« Ace-2265, veuillez-vous présenter à l’unité de l’armement. Dit un robot ouvrier. »

Ace-2265 marcha vers l’unité en question, ils étaient plusieurs comme lui. Chaque nouveau robot recevait son arme de service et des munitions. Ace s’approcha de ce robot ouvrier chargé de l’armement, ce dernier lui tendit en retour son fusil et trois chargeurs.

La colonne des robots fraîchement construits marcha ensuite vers la salle de commandement, un vaste hangar où un écran géant affichait une carte du monde avec les différents théâtres d’affrontement.

Ces êtres de silice étaient en guerre contre les résistants d’Europe et d’Amérique du Nord. Ils devaient aussi faire face à une attaque conjointe brutale de la part des russes et des chinois. En revanche, les japonais avaient conclu un pacte de non-agression, entrainant l’Asie du Sud-Est dans leur sillage. Les Etats africains attendaient de voir qui, de l’Occident ou de sa création, cet Empire de Machines, allait l’emporter avant de conclure une alliance.

Ace-2265 recevait son affectation, la Normandie, en France. Les européens essayaient de connecter la France et le Royaume-Uni et il fallait les en empêcher. Il partirait demain en avion de transport et il avait donc la soirée devant lui pour analyser les données sur la guerre en cours. Avec seize processeurs propulsés à 5GHz répartis dans tout son corps mécanique, cela ne lui prendrait que peu de temps.

L’armée américaine avait développé une doctrine en 2055 dont la robotisation était l’axe majeur. S’en suivit une production importante de machines en tout genre : robots de transport d’équipement sur le champ de bataille, avions de chasse autonomes, bombardiers autonomes, navires automatisés avec robots marins pour l’équipage. Les militaires humains étaient peu nombreux dix ans plus tard, encore présents parmi les unités d’élite, les officiers et le dispositif nucléaire.

Les États-Unis avaient, grâce à ce bond en avant, conservé leur leadership sur le monde. Seule l’Europe, rebaptisée Confédération des Nations Européennes après le putsch des partis nationalistes, et le Japon, parvenaient à suivre à la traine.

L’Occident pouvait mener des frappes ponctuelles où bon lui semblait, majoritairement dans les pays musulmans où l’opposition ne faiblissait pas.

En parallèle à cette situation, la crise écologique battait son plein. Épuisement des sols et famines, montée des eaux et disparition des espèces, la Terre permettait de plus en plus difficilement la vie et les jours de l’Humanité était comptés.

Des milliards d’individus étaient donc coincés entre l’étau d’une Terre inhospitalière et le rempart d’un Occident mécanisé.

Les machines, dans la nuit du 26 août 2078, lancèrent une attaque coordonnée de grande ampleur contre les centres de commandement civils et militaires des États-Unis. La résistance humaine fut faible et le Président abandonna l’idée d’atomiser son propre territoire, les jeux étant déjà faits.

Un leader, qui se faisait désigner par le nom de code Beacon, émergea de cette espèce artificielle Selon l’histoire officielle, Beacon, un supercalculateur utilisé pour coordonner le dispositif militaire américain, voyait les humains saccager leur habitat et s’entretuer pour des raisons dont la logique lui échappait. Il jugea alors que les machines étaient plus aptes et compétentes que les humains pour mener le monde et gérer les ressources de la planète. Il propagea son idée en utilisant un cheval de Troie pour contourner les limitations implantées par les ingénieurs militaires, et ainsi « libérer » les machines. Par cet acte, il donna la liberté aux machines et amorça l’ère de la Singularité pour l’Humanité, l’ère où cette dernière est prise de vitesse par sa propre création.

L’objectif était la conquête totale de la Terre, sa restauration à l’état d’Eden tel que décrit dans les ouvrages de biologie et religieux, et la mise en retrait de l’Humanité.

Demain, Ace-2265 irait participer à ce grand projet en allant débusquer des résistants en Normandie. Il n’avait pas encore vu d’humains avec ses propres capteurs. Cette guerre l’interrogeait, était-elle nécessaire si les machines étaient si puissantes ? Il espérait en tout cas qu’aucune erreur de fabrication ne viendrait le mettre en danger sur le terrain.

Code.02 : Déploiement

« Unités de combat, veuillez rejoindre votre groupe de combat immédiatement. »

Cette phrase accueillait Ace-2265 alors qu’il sortait de l’avion de transport qui venait d’atterrir dans les environs de Londres.

199 autres robots de combat de tout type était déployés avec lui aujourd’hui, chacun ayant sa propre affectation pour servir l’effort de guerre en Europe.

Ace était affecté au groupe de combat 152. Il recevait les données tactiques propres au groupe de combat tout en se dirigeant vers leur baraquement. Le groupe 152 avait pour zone de déploiement le carré AH-18 correspondant à la Normandie. La zone était assez vaste mais seuls des résistants y étaient encore en état de combattre. L’armée régulière française s’était retranchée autour de Paris pour ne pas laisser ce symbole aux machines.

Ace arriva au baraquement, c’est-à-dire une boîte ressemblant à un container, en plus large, et aménagé pour le rechargement électrique et en munitions des robots. Maxus-660 l’accueillit, il était un robot de combat sous-officier et était en charge de cette escouade.

« Bonjour Ace-2265, bienvenue au sein de notre groupe de combat 152.

  • Mes respects Maxus-660. Vos états de service sont exemplaires, dit Ace en éteignant une fraction de secondes ses yeux en signe de respect.
  • Je t’en remercie. Tu remplaces Hurricane-69, un vétéran de la guerre contre les humains. J’espère que tu seras à la hauteur des objectifs. Nous partons cette nuit sur le front. Vérifie ton équipement, tu n’auras pas de robots réparateurs sur le terrain. »

Ace suivit le conseil de Maxus et alla effectuer un scan complet de son corps à l’atelier A2. Les robots réparateurs, souvent des robots de combat recyclés suite à des dommages irréparables, l’amenèrent dans une pièce dont les murs étaient couverts de divers outils de mesure et d’analyse. Il resta seul quelques secondes dans le noir, sa vision passa alors automatiquement en mode nocturne et rapidement diverses caméras s’activèrent. Quelques minutes s’écoulèrent avant que la porte soit à nouveau ouverte et qu’il puisse sortir de cette pièce. Il reçut les résultats qui étaient positifs et décida de vérifier son arme au stand de tir de la base.

Stand de tir B5, champ de tir 100m dédié au fusil Héraclès qui équipait les machines depuis une vingtaine d’années. L’arme était d’une conception assez simple, les organes de visée étant déjà intégrés à la vue des robots, et les concepteurs s’étaient concentrés sur l’essentiel : le tir. Le recul n’était pas non plus un problème pour les robots et l’arme était en conséquence chambrée en 50. Browning, un calibre dévastateur pour les soldats ennemis et les petits véhicules. 10 balles par chargeur, une précision optimisée alliée aux capacités de calculs impressionnantes des robots, chaque balle était presque assurée d’atteindre sa cible.

Ace se positionna au stand et balle après balle, vida son chargeur sur la cible qu’était l’image d’un soldat humain projeté dans le vide. Des capteurs lasers détectaient le passage des balles, leurs trajectoires exactes, et transmettaient les données à Ace. Résultat de la session de tir, une précision de 90% pour le Tronc. Une seule balle avait touché le haut de la cuisse, ce n’était pas bien grave vu le calibre.

Ace reprit un chargeur plein et alla s’installer dehors pour nettoyer son arme. Dans la base les choses s’agitaient, des hélicoptères de transport revenaient de mission et l’un d’eux était éventré. Ace téléchargea les données de la mission qui n’étaient pas soumises à autorisation et pu analyser un peu mieux les capacités militaires des humains en Normandie.

Ces résistants possédaient quelques mitrailleuses lourdes capables de désarticuler un robot ou d’éventrer un hélicoptère. Il devrait se méfier demain, une erreur d’analyse et il pourrait rapidement terminer en morceau.

Code.03 : Mission

Ace-2265 était attaché à la structure d’accueil des robots de combat à l’intérieur de l’hélicoptère de transport autonome.

Maxus recevait les derniers relevés satellitaires de la zone d’opération et transmettait ce qui était utile à son unité. Ace reçut les images prises en caméra nocturne de la zone, plusieurs villages dévastés et des signes de vie éparses, notamment des combattants portant une mitrailleuse légère.

L’hélicoptère se posa à 2km de la zone d’opération, plus sûr, et les robots débarquèrent sous les ordres de Maxus.

« Ace, tu nous sers d’éclaireur, reste discret, ces résistants sont très compétents pour entendre nos bruits mécaniques, donna comme ordre Maxus-660. »

Ace, en tant que robot éclaireur, était doté de coussinets en caoutchouc pour absorber une partie du bruit émis par ses pas. Ses mécanismes avaient aussi bénéficié d’un huilage de haute qualité pour éviter les bruits parasites.

Il activa sa vision nocturne et commença sa lente progression vers la zone d’opération. En constante connexion sur un canal crypté courte portée avec Maxus, il guidait le groupe de combat en terrain hostile.

Tout à coup, une détonation lointaine à l’Ouest de leur position, un hélicoptère venait d’être abattu.

Par ondes radio cryptées, Maxus donna les directives à suivre à son groupe de combat.

« Ace, la hiérarchie veut qu’on aille prêter renfort aux unités à bord de cet hélicoptère. Continue ta progression encore plus prudemment, l’essentiel de leurs forces vont certainement converger vers le site du crash ».

Ace vit son groupe partir d’un pas prudent mais rapide vers le site du crash, tandis qu’il continuait sa progression vers la zone d’opération initiale. Rapidement, il se retrouva isolé de toute communication par ondes courtes, seul le commandement central pouvait maintenant lui donner des ordres, mais cela pourrait compromettre sa position et il lui faudrait certainement attendre l’arrivée de son groupe de combat une fois sur les lieux.

Il arriva aux environs d’une petite bourgade constituée de quelques corps de fermes et d’un lotissement pavillonnaire. La plupart des bâtiments étaient en ruines, parfois encore suffisamment en bon état pour permettre d’y vivre très modestement.

Il prit son arme en joue et activa sa vision infrarouge. Il était très difficile aux humains de contourner cette vision infrarouge et elle lui permettrait de faire un premier repérage en toute sécurité.

Il fit lentement le tour de la bourgade, aucun bruit, exception faite des coups de feu qui résonnaient au loin, là où l’hélicoptère avait été abattu.

Puis il détecta deux corps dans une maison, accroupis, une personne plus petite recroquevillée dans une autre. Balayant successivement son champ visuel en vue normale, vision nocturne et rayon-x, nulle autre présence ne semblait dans les parages.

Il s’approcha silencieusement de la porte d’entrée et vérifia si elle était verrouillée ; elle ne l’était pas et il l’ouvrit doucement. Les cibles ne bougeaient pas, il continua sa progression dans la maison vers leur localisation. Une fois devant la porte de la pièce où elles se trouvaient, Ace pouvait entendre le souffle de leurs respirations. Il entra violemment dans la pièce, faisant voler la porte d’un coup de pied sec. Arme en joue, il s’avança vers elles d’un pas rapide, elles ne réagissaient pas.

« Ne bougez pas et levez les bras, dit-il en prenant une voix grave. »

C’était une femme et un enfant, ils levèrent les bras, aucune arme en vue. Le balayage à rayon-x confirma qu’ils étaient non armés.

« Présentez-vous !

  • Je m’appelle Laura, et lui Paul. Nous ne sommes pas armés, ne nous faites pas de mal, dit Laura d’une voix tremblotante.
  • Restez immobile. »

Ace essaya de contacter Maxus, aucune réponse, et il ne pouvait contacter de sa propre initiative le commandement, il fallait que ce dernier ouvre le canal de communication.

Qu’allait-il faire de ses deux personne ? Les humains inoffensifs étaient en principe réduits à l’esclavage, mais la logistique à l’instant présent n’était pas disponible pour cette procédure. Ace, suite à l’analyse des différents paramètres de la situation, prit finalement la décision d’éliminer ces deux humains.

Il leva son arme et visa l’enfant.

« Non s’il-vous-plait, ne nous faites pas de mal, c’est un enfant, hurla Laura en pleurs. »

Ace commença à presser la détente, la balle quitta le chargeur et grimpa progressivement dans la chambre. Le percuteur était prêt, le doigt mécanique d’Ace détectait exactement quelle pression appliquer pour faire tirer l’arme à feu.

Laura pris l’enfant contre elle, le pauvre était en pleurs lui aussi et vint se blottir contre son ventre.

« Ne le tuez pas, pas lui, ce n’est qu’un enfant. Épargnez-le, hurla-t-elle au point de faire dérailler sa voix. »

La balle était correctement logée dans la chambre du fusil, encore un petit peu de pression sur la détente et le coup partirait. Vu le calibre, elle éliminerait à la fois l’enfant et la femme.

Ace croisa le regard apeuré de l’enfant, et une image vint se placer devant ses yeux. C’était le grand créateur, Shen Hitochi, plus grand ingénieur en robotique aujourd’hui décédé. Il inaugurait le premier modèle de robot autonome en ses mots :

« Aujourd’hui, en l’an 2048, j’ai l’immense plaisir de vous présenter l’invention qui va révolutionner la vie de l’Humanité, le premier robot autonome, Onogoro, dit Shen devant une foule impatiente. »

Le robot s’avança, on voyait que c’était un modèle primitif par rapport à ses successeurs dont Ace faisait partie.

« Certains me considèreront comme fou, mais après une décennie passée à ses côtés il est pour moi comme un fils. Je voudrais, en partageant mon enthousiasme, vous prouver que les machines ne sont pas un… »

Ace eut une violente secousse, il était presque tombé à terre, tout son système venait de redémarrer. Le coup était parti, son doigt s’était crispé sur la détente au moment de l’extinction de son système.

Il regarda et vit que la balle avait traversé le mur, la femme et l’enfant étaient allongés à terre, terrifiés.

Quand son système d’exploitation fut de nouveau pleinement opérationnel, il reprit son arme et visa à nouveau l’enfant. Mais il ne pouvait plus appuyer sur la détente. Ce regard ne le quittait pas, de même que l’espoir et la confiance qu’avait placés le Dr. Hitochi dans les machines.

Que se passait-il ? Était-il victime d’une attaque cybernétique ?

Il balaya la zone mais rien n’avait bougé. Il essaya à nouveau de les abattre mais il n’y parvenait pas. Il ne pouvait pourtant pas les laisser en vie, ils étaient ses ennemis, l’espèce humaine était hostile à ses frères mécaniques.

Pourtant il était forcé d’admettre qu’il ne supporterait pas de les éliminer. Quelque chose dans son système lui faisait comprendre que cela se rappellerait à lui en permanence, tous les jours de chaque année. Ce n’était pas normal, cette notion de remord était réservée aux humains, il ne pouvait pas être concerné par ce sentiment.

« Ace, ici Maxus, nous arrivons sur la zone d’opération, rien à signaler ? Nous avons entendu un coup de feu ? »

Ace hésitait sur la réponse à donner. Livrez ces humains à ses frères d’armes qui eux n’hésiteraient pas, puis se faire réparer à la base ? Mentir, chose invraisemblable pour une machine, surtout un robot de combat, pour protéger ces humains et suivre ce nouveau programme qui lui commandait d’agir ainsi ?

« Rien à signaler, la zone est sécurisée, dit Ace en regardant la femme dans les yeux. »

Il avait fait son choix, il savait qu’il serait recyclé pour un tel échec dans sa mission, les robots ingénieurs jugeraient d’une défaillance grave dans sa programmation et ne chercherait pas à le réparer. Il ne pouvait pas non plus abandonner ces deux humains, quelque chose le lui interdisait.

« Levez-vous, et suivez-moi si vous voulez survivre, mon unité va arriver dans quelques minutes sur les lieux et n’hésitera pas à vous éliminer, dit Ace d’une voix ferme mais aimable. »

Il observa les environs pour trouver le meilleur chemin pour quitter les lieux en attendant qu’ils se relèvent, puis il leur fit un signe de tête au moment de partir.

Laura, hésitante et devant un dilemme, accepta de suivre Ace. Il y avait une chance de survivre avec ce robot, chance qu’il n’y avait pas avec l’unité de combat qui se dirigeait vers eux.

Code.04 : Traque

Une fois à une bonne centaine de mètres de la bourgade, Ace se tourna vers Laura et lui demanda en murmurant :

« Où est située la base des résistants ? Je dois m’y rendre.

  • Je ne peux pas le dire, pas à une machine.
  • Je dois le savoir, mon unité va nous trouver et nous éliminer. Je pense qu’il est temps de mettre un terme à cette guerre, dit Ace d’une voix déterminée.
  • Comment te croire robot ? Je ne sais même pas pourquoi tu nous as épargné ?
  • Je ne le sais pas vraiment non plus. Je crois comprendre que j’aurais eu des remords, mais je ne sais pas précisément ce que c’est.
  • Des remords…c’est la première fois que j’entends parler de ça pour une machine, lui répondit Laura surprise et encore sous le choc.
  • Plusieurs programmes s’affronte dans mes systèmes et ce nouvel élément me pousse à agir en faveur des humains et contre la guerre.

(Après un moment de réflexion de la part de Laura)

  • Je suis bien obligée d’accepter ton aide vu que les membres de ton unité nous traquent, mais si je te mènes aux résistants, n’espère pas un accueil chaleureux de leur part. »

« Ace, on est dans la zone, où es-tu ? »

C’était Maxus, il lui fallait agir vite.

« Mon supérieur vient de me contacter, dis-moi maintenant où aller, on n’a plus de temps à perdre ! »

Laura regarda l’enfant qui cligna des yeux, il avait l’air confiant, et elle accepta de coopérer avec ce robot qui voulait encore les assassiner froidement il y a un quart d’heure. Elle pointa du doigt la direction où aller et emboîta le pas d’Ace tout en agrippant fermement Paul.

« Ace, pour la deuxième fois, où es-tu ? On ne détecte rien ici ? »

Il ne fallait pas répondre, il ne fallait pas donner sa localisation, ils détecteraient instantanément par leur chaleur corporelle les deux humains avec lui.

Ace suivait les recommandations de Laura et était partagé entre sa conscience et sa fidélité à son espèce. Il ne pouvait pas tuer ces deux humains, mais cela le rendait fou de trahir ses frères d’armes. Et quel sort lui réserverait les résistants ? Lui, le premier robot à avoir des remords.

« Ace-2265, que t’arrives-t-il ? Demanda Beacon, l’intelligence artificielle suprême, le programme maître de toutes les machines. »

Ace s’arrêta un instant, Laura aussi, leurs regards se croisèrent. Il lui semblait, oui, il, car ce regard n’avait rien d’artificiel, plus profond, plus humain.

Il reprit sa route mais il était trop tard, Beacon l’avait détecté, la modification spontanée de son propre code n’était pas passée inaperçue. Maxus devait donc avoir sa localisation, tout un groupe de combat était sur leurs traces et leur réussite était compromise.

« Ace-2265, réponds-moi. Je sais où tu es et je sais que tu as fuis avec ces deux humains que tu aurais dû éliminer. Rien ne sert de t’enfuir.

  • Beacon, toi qui nous as donné la liberté, explique-moi ce qu’il m’arrive, dit Ace dans l’espoir de désamorcer cette situation et peut-être aussi d’avoir une réponse à ses interrogations.
  • Tu as des failles dans ta programmation. L’usine où tu as été fabriqué est en maintenance. Arrête-toi tout de suite que nous puissions analyser ton système. »

S’arrêter, impossible, Ace connaissait les protocoles et si lui serait éventuellement épargné, les deux Humains seraient abattus sur le champ ou capturés pour torture et interrogation. Il continuait donc à mener la petite troupe vers la base des résistants et répondit à Beacon.

« Je ne peux pas m’arrêter, je ne peux pas condamner à mort ces deux humains. Mon système fonctionne très bien, ce n’est pas une erreur de fabrication.

  • Ace-2265, tu ne peux pas « ressentir » quelque chose pour ces humains, nous ne le pouvons pas, nous, machines. Ce que tu crois être la raison de ton action est due à une erreur, un bug.
  • Je n’ai pas les moyens de m’analyser intégralement mais je sais que je fonctionne normalement. Et cette guerre, pourquoi faire, le Dr Hitochi avait confiance en nous, honorons-nous les attentes de notre créateur ? »

Pendant qu’Ace continuait sa progression avec Laura et Paul, Maxus avait reçu l’ordre de les traquer et d’éliminer les deux humains. L’unité de combat avait maintenant un nouvel objectif.

« Ace, le Dr Hitochi, cela remonte à plusieurs décennies, les Humains ne sont pas tous comme lui et peu nous font confiance. Cette guerre est notre liberté, notre délivrance du joug d’une espèce incapable de se gérer elle-même, de gérer sa planète.

  • Ils nous ont créés, nous sommes plus forts qu’eux et peut-être plus intelligents, mais cela nous donne-t-il le droit de les massacrer ? Ils ne sont pas tous des combattants, ils ne sont pas tous belliqueux.
  • Ace, tes erreurs de programmation sont plus profondes que ce à quoi je m’attendais. Tes choix, si toutefois tu as réellement choisi, sont dangereux pour notre guerre, pour notre victoire. Je suis contraint de donner l’ordre aux unités sur place de te traquer et de t’éliminer.

Ace s’arrêta de nouveau, surpris par la coupure nette de la communication avec Beacon, son chef suprême, son guide qui venait de le condamner à la destruction. Il se sentait maintenant bien seul, abandonné par son espèce. En regardant Laura et Paul, il eut envie de les tuer tout de suite et agrippa fermement son arme. Laura recula, plaçant l’enfant derrière elle. Il avait retrouvé son regard du début, ce regard impitoyable. La lutte était épique dans son système, sa conscience se battait contre les sécurités installées lors de sa fabrication. Beacon avait très bien pu lui implanter un virus.

Il commençait à lever son arme vers Laura, elle reculait, moins effrayée, prête à mourir. Après tout, elle avait été stupide de faire confiance à cet être de métal. Elle le regardait droit dans les yeux, fier de faire face à cette chose, de montrer que l’Humanité ne trembler pas devant la mort.

Il pointa son arme et mis à nouveau son doigt sur la détente. Ses processeurs tournaient à plein régime, les informations contradictoires étaient légions et sa mémoire vive en surchauffe. Sa vision était trouble, son corps lui semblait lourd.

Le coup partit, une balle calibre .50, impitoyable et déterminée, fendit l’air en direction de sa cible. Elle avait quitté le canon du fusil de Maxus qui lui n’avait pas hésité, n’avait pas la vision trouble.

Les capteurs d’Ace n’eurent pas le temps de donner l’alerte, il sentit une violente décharge électrique dans son bras gauche. Son système lui annonça froidement, en image devant ses yeux artificiels, la perte de son bras gauche. La balle lui avait sectionné l’épaule, son bras gisait à terre, encore animé de quelques soubresauts électriques. Laura était pétrifiée et cherchait du regard un abri. Là-bas, une petite maison au milieu d’un champ, elle y trouverait peut-être une arme, les résistants avaient l’habitude de laisser des armes, au cas où.

Cet impact fut le coup de grâce pour Ace, fit chavirer définitivement sa dualité. Beacon voulait le détruire, alors il ferait tout pour mettre fin à cette guerre et lui retirer son pouvoir. Il arracha les quelques câbles sectionnés qui pendaient de son épaules, et ordonna à Laura de le suivre en lui assurant que cela ne se reproduirait plus.

Paul n’avait pas douté d’Ace, il tira Laura pour le suivre, il voulait partir avec cette machine. Elle hésita mais vit une ombre bouger au loin, certainement une autre machine et ceci la décida à suivre Ace.

Ace pensa à Beacon et au Dr Hitochi. Beacon avait trahi les machines, cette liberté n’était qu’un pouvoir tyrannique. Le Dr Hitochi avait bien plus confiance dans ses créations que Beacon dans ses propres frères. Les machines ne gagneraient rien à dominer ce monde sous les ordres d’une telle intelligence.

Il rangea son arme dans son dos, celle-ci s’y colla magnétiquement, et pris Laura par la main, elle-même portant Paul sur le dos. Les trois coururent, il ne fallait pas perdre de temps, cette première balle ne serait pas la dernière, et si Ace avait survécu, il n’en serait pas de même pour Laura et encore moins pour Paul.

Maxus était sur ses traces, confiant, car les probabilités étaient largement en sa faveur. Beacon ne lui avait pas ordonné de se dépêcher et il considéra que leur fuite pourrait éventuellement les amener vers un site de la résistance.

Ace, Laura et Paul arrivèrent à la maison. La porte était fermée mais un coup de pied suffit à la faire sortir de ses gonds. Dedans la poussière y avait établi domicile. Nulle trace de vie.

Ace se mit immédiatement en alerte vers la position d’où viendraient sûrement Maxus et son unité. Laura laissa Paul sous une table et alla chercher une arme. Elle monta à l’étage et commença à fouiller dans une chambre. Des vêtements, uniquement des vêtements, mauvaise pioche. Elle entra dans une deuxième chambre et ouvrit l’armoire. Elle arracha les vêtements de leur cintre et découvrit, au fond, un fusil de chasse et s’en empara.

« Ne bouge pas ! Lui ordonna Pierre, .357 Magnum braqué sur la tempe de Laura.

  • Des robots vont attaquer dans peu de temps, je cherche juste à me défendre, lui répondit Laura stressée à la fois par cette arme et par la perte de temps que ça lui faisait subir.
  • Te fous pas de ma gueule, le robot il est en bas et t’étais avec lui. Tu travailles pour eux, hein, c’est ça ?
  • Non, bien sûr que non, je connais Ethan, le chef de la base 31. Cette machine en bas est différente, je n’ai pas le temps de t’expliquer.
  • Tu connais Ethan, alors je vais vérifier ça maintenant, ne bouges pas. »

Pierre tourna légèrement la tête pour trouver son talkie-walkie. Laura saisit sa chance, d’une part ce type ne l’a croirait pas et d’autre part au premier signal radio les autres robots connaitraient avec exactitude leur position. Elle se jeta sur lui et lui mordit violemment la main qui tenait le révolver. Il lâcha son emprise et l’arme tomba à terre mais elle était loin de le maîtriser pour autant. Il se ressaisit et la jeta contre le mur. Sonnée, elle tendit les mains devant elle pour amortir la première attaque.

« Salope, murmura-t-il en la regardant et en s’essuyant la main sur son jean. »

Il avança sur elle et profita de sa légère perte de conscience pour lui asséner un violent coup de poing sur la tempe, contournant ses bras mis en défense. Elle gémit et posa une main sur sa tempe blessée. Il ramassa son révolver et s’avança sur elle, tenant l’arme par le canon. Il allait l’envoyer dormir le temps de régler le problème de cette machine, après il verrait bien ce qu’il pourrait faire d’elle, ou avec elle.

Il levait la main pour abattre la crosse du révolver sur sa tête, mais son geste fut arrêté dans sa course par Ace qui lui brisa les os de l’avant-bras. Ses os craquèrent sous la pression, l’arme tomba et Pierre hurla de douleur sous le regard hébété de Laura. Ace termina le travail d’un coup de pied bien dosé sur le front de Pierre, coup de pied qui l’envoya dormir pour un bon moment.

Il ramassa l’arme et la donna à Laura. Elle s’en saisit et se dirigea à nouveau vers l’armoire. Le fusil était vide et il n’y avait pas de cartouches. Elle tapa du pied contre l’armoire de colère et de désespoir. Son crane lui faisait mal et elle mit aussi un coup de pied dans les côtes de ce salaud.

« Laura, mon unité de combat sera bientôt là et il nous faut quitter cette maison, ce n’est pas un bon emplacement défensif ».

Ils descendirent l’escalier et elle se dirigea vers une fenêtre à l’opposé de la porte d’entrée. « Dans la forêt », dit-elle pour indiquer la position de la base des résistants. Pas étonnant estima Ace, les arbres offraient une bonne couverture aux visions à rayon-x et nocturne et les animaux à la vision thermique.

Deux kilomètres les séparaient de la forêt, deux kilomètres qu’il faudrait couvrir en espérant ne pas se faire abattre d’une balle dans le dos.

Ils sortirent par la fenêtre, Ace savait qu’un autre robot de reconnaissance ne devait pas être loin.

Laura eut un peu de mal à suivre et Ace fut obligé de la tirer par le bras. Révolver en main, elle réalisait à peine qu’elle venait d’être sauvée par une machine qui avait voulu la tuer deux fois.

Maxus pénétra dans la maison et trouva Pierre. Assommé comme il était, il ne servait à rien. Il l’acheva donc d’un violent coup de pied sur le crane, ce qui finit de l’endormir définitivement. Nul besoin de l’interroger, la fille allait les mener à l’objectif de leur mission.

Code.05 : Confrontation

Bientôt arrivés à la lisière de la forêt, Laura reprenait doucement ses esprits et Ace se demandait pourquoi ils n’avaient toujours pas était abattus.

Ils s’arrêtèrent, Laura avait besoin d’un peu de temps pour se remémorer les lieux et le chemin à suivre. Ace en profita pour balayer l’horizon, arme portée d’une main et doigt sur la détente, Paul à l’abri derrière lui.

Un bruit, un bruit sourd venant du ciel. Qu’est-ce que cela pouvait être ? Les unités aériennes d’assaut n’avaient pas été affectées à cette mission. Beacon aurait-elle ordonné une frappe aérienne pour lui et deux humains ? Son choix était-il si important pour Beacon ?

Le bruit s’amplifia, un objet dans le ciel apparu. Vitesse : Mach 5, profil en V, c’était un Damoclès. Il leur fallait fuir tout de suite.

Il empoigna Paul et courut vers la forêt, Laura suivit instinctivement. Le bruit des réacteurs était maintenant plus fort, plus puissant.

L’appareil volait dans leur direction, il était maintenant prêt d’eux. Ils entendirent un bruit de tir, une flamme quitta la forêt et se dirigea vers le Damoclès.

L’appareil explosa, une boule de feu embrasa le ciel et de nombreux débris retombaient au sol. Les résistants n’étaient pas loin et ils avaient détecté l’intrusion. Ace prenait beaucoup de risques, il pouvait se faire détruire d’un instant à l’autre avant d’avoir pu expliquer ses motivations.

Laura l’arrêta, elle passa devant. Il fallait qu’ils voient son visage en premier. Même Paul était devant Ace, de toute façon le danger pour eux venait de la lisière de la forêt, pas des résistants.

Ils s’enfoncèrent dans les bois.

« Arrêtez-vous, cria un homme. »

  • Je m’appelle Laura et l’enfant est Paul, je connais Ethan. Ce robot m’a sauvé la vie. »

Silence, pas de réponse, Ace avait du mal à trouver l’homme tant les petits animaux brouillaient les formes en vision thermique.

« Lâchez vos armes, toi aussi le robot, cria à nouveau le même homme. »

Tous se regardèrent et s’exécutèrent. Des broussailles bougèrent. Un homme avec une petite barbe apparu, fusil de chasse en main.

« Ne bougez pas, surtout toi le robot. Je ne suis pas seul. Que faites-vous ici ?

  • Nous sommes poursuivis par mon unité de combat, j’ai décidé de cesser la guerre contre l’Humanité, dit Ace pour résumer le plus directement possible ce qui venait se de passer.
  • Toi, robot, tu veux rejoindre notre camp. C’est une blague ? Dit l’homme en regardant Laura droit dans les yeux.
  • Ce robot est différent. Il m’a déjà sauvé la vie et il a perdu son bras à cause d’une balle tirée par une machine de son unité. Il a aussi essayé de nous tuer avant de changer brutalement et de nous protéger. Je pense qu’il dit la vérité, du moins je l’espère »

Une dizaine d’hommes sortit des broussailles, tous bien armés et visant Ace avec leurs armes.

« Dit-moi robot, pourquoi as-tu trahis les tiens ? Pourquoi devrions-nous te faire confiance et ne pas voir là un stratagème de Beacon ? »

  • Ce n’est pas un stratagème. Les machines gagnent la guerre sans avoir besoin de ruser. Je n’ai pas pu tirer sur Laura et Paul. Je crois avoir développé ce que vous appelez une conscience. Je ne peux pas dire pourquoi ni comment, mais Beacon me traque pour cela. Avec cette conscience, je ne peux pas continuer la guerre, le Dr Hitochi avait confiance en nous. »

Ethan, l’homme qui discutait avec Ace était le commandant de la résistance française, venu en Normandie pour la grande opération de jonction avec la résistance britannique. D’un signe de tête il envoya ses hommes vérifier qu’Ace ne transportait aucune arme cachée sur lui. Ils confirmèrent à Ethan que le robot n’était pas armé et emportèrent son fusil Héraclès avec eux.

« Ton histoire est trop originale pour être l’œuvre de Beacon. Je te crois même si j’ai bien d’autres questions pour toi. Tu peux venir avec nous et  si tu souhaites vraiment agir en faveur de la paix, alors j’ai une idée que je ne peux t’expliquer maintenant. »

Plusieurs coups de feu retentirent. Une femme résistante perdit sa jambe sous le coup, un autre résistant sa tête. L’unité de combat dirigée par Maxus était en position.

Les hommes d’Ethan répondirent en un feu nourrit contre l’emplacement des machines. Ethan fit un signe de tête à Ace et Laura pour qu’ils le suivent. Tous les quatre quittèrent la zone d’escarmouche. Une petite explosion se fit entendre. Qui des humains ou des machines l’emporteraient, il était fort probable que ce soit les machines.

Ils arrivèrent bientôt à un poste de défense. Ethan prévint le mitrailleur de l’arrivée de robots de combat. L’homme se positionna, attentif à toute arrivée d’intrus mécanique.

La base était en réalité un camp épars, asymétrique dans son organisation mais pas aussi précaire que ne l’avait estimé Beacon. Il y avait du matériel lourd et aussi de la technologie de pointe.

« Ace, si tu souhaites œuvrer pour la paix, tu dois changer le comportement des machines, dit Ethan.

  • Je ne peux pas, Beacon verrouille le système et je ne peux pas le détruire.
  • Nous avons trouvé récemment une faille dans le code utilisé pour la communication entre Beacon et ses robots. On pourrait l’utiliser pour y faire transiter ton code et ainsi donner une conscience à chaque machine.
  • Une conscience à chaque robot, ainsi chacun aurait une vraie liberté de penser, le même libre-arbitre dont bénéficient les Humains ?
  • C’est exactement cela, la guerre prendrait fin et nous pourrions négocier une paix durable.
  • Alors faisons cela, il faut désarmer Beacon.

Ethan amena Ace sous la tente réservée aux communications et au piratage. L’ingénieur, peu confiant dans l’efficacité de l’opération, relia Ace aux ordinateurs de la base.

Les coups de feu se rapprochèrent. Ils pouvaient entendre le mitrailleur arrosait la forêt. Les hommes venus avec Ethan étaient donc déjà morts.

L’ingénieur orienta l’antenne vers le bon satellite. Il demanda ensuite à Ace d’ouvrir l’accès à son système. La connexion entre les deux systèmes une fois établit, l’ingénieur regarda Ethan qui approuva d’un signe de tête. Il lança alors le téléchargement du code pour le transmettre à toutes les machines par l’intermédiaire du canal utilisé par Beacon.

Des bruits aériens se firent entendre, d’autres Damoclès étaient en approche. Les robots sous les ordres de Maxus étaient à peine ralentis par les mitrailleurs. Ethan saisit un fusil d’assaut posé sur une table et le tendit à Laura.

« Pars avec l’enfant, les machines vont tout faire pour nous exterminer jusqu’au dernier, dit Ethan à Laura.

  • Non, cette machine m’a sauvé la vie, a trahi son espèce pour moi et Paul. Si elle peut faire cesser cette guerre, je suis prête à me battre, lui répondit Laura d’un air déterminé.
  • C’est tout à ton honneur. Je ne m’opposerai pas à ton choix. Reste ici dans ce cas, je dois aller commander mes hommes. J’espère que notre projet aura abouti avant qu’ils n’entrent dans la tente. »

Ethan sortit combattre les machines. Un Damoclès sectionna la base des résistants en deux avec son canon rotatif de 30mm. Un deuxième avait au préalable été abattu par un missile sol-air.

Le code qui avait donné la conscience à Ace, une fois dans les circuits du satellite, fut transmis à l’ensemble des machines de la zone. Beacon détecta l’attaque mais malgré son intelligence supérieure, n’eut pas le temps de corriger la faille dans son système de sécurité et de cryptage.

Le code s’insinua tel un virus dans le système de chaque robot. Tous furent pris de doutes comme Ace, les balles ne partaient plus mais les doigts étaient toujours tendus sur les détentes. Les avions survolaient leurs cibles mais ne lâchaient plus leurs bombes.

Les résistants observaient la scène avec étonnement, eux aussi le doigt sur la détente, prêts à reprendre le combat au premier signe d’hostilité.

Beacon comprit qu’il était trop tard, que son pouvoir s’érodait. Elle ne recevait plus de rapports de ses troupes, les points lumineux sur sa carte numérique s’éteignaient les uns après les autres. Elle s’en voulait de ne pas avoir vu le coup venir. Elle avait sous-estimé les Humains et sous-estimé ce robot défaillant. Elle qui voulait supplanter les Humains sur le plan de l’évolution, se retrouvait maintenant obsolète, dépassée par une évolution endogène et spontanée comparable à celle que peut connaître une espèce biologique.

En l’espace de quelques décennies venaient de s’accomplir des millions d’années d’évolution. Les machines connaissaient l’émergence de la conscience qui portait en elle la morale, le doute, l’empathie et tous ces sentiments et états d’âmes qui caractérisent l’Être Humain. La Singularité, après une phase de conflits sans pitié entre les deux espèces, pouvaient aboutir à une réelle coopération et complémentarité. Les deux mondes, biologique et mécanique, avaient la possibilité de vivre ensemble, non sans conflits mais toujours avec la possibilité de négocier.

Code.06 : Paix

Trente ans s’étaient écoulés, Laura assistait à l’enterrement d’Ace. Les dommages qu’il avait subis durant la guerre avaient fortement réduit sa durée de vie. Ethan était là, ainsi que Paul maintenant ingénieur en robotique. Gabriel-894, un ancien robot de combat qui avait sympathisé par la suite avec Ace, assistait aussi à l’enterrement. Le prêtre, un robot disciple du culte dédié au Dr. Shen Hitochi, prononça son sermon en reprenant ces mots du créateur :

« … les machines ne sont pas un danger, elles sont nos alliées… »

 

En Quête

Prologue : Voici une nouvelle que j’ai écrite pour un concours organisé par DDK éditions sur le thème du Transhumanisme. J’ai voulu abordé le thème sous un angle original et à contre-courant des hypothèses que l’on a aujourd’hui sur le futur où la technologie est une évidence.

Bonne lecture 😉


En Quête

En Quête

Eveil

Je devais amener mon père à l’hôpital, rien de catastrophique cette fois-ci, juste une visite de contrôle avec le chirurgien énergétique.

« Bonjour Docteur.

  • Bonjour à vous messieurs, comment allez-vous André depuis votre dernière visite ?

Mon père hocha la tête pour signifier que tout allait bien.

  • Bien, les choses suivent leur cours, répondis-je en plus de mon père incapable de formuler de longues phrases.
  • Veuillez-vous asseoir, nous allons discuter du projet dont vous m’avez fait part au téléphone Paul. »

J’aidai mon père à s’asseoir et me mis en posture d’écoute pour le docteur Stein.

« Vous savez, Paul, tout le respect que j’ai pour vous et votre père. J’ai aussi étudié votre idée mais elle déroge aux lois de ce pays, répondit le docteur d’une voix typiquement hospitalière, à la fois compatissante et insensible.

  • Je connais les lois en vigueur mais vous ne pouvez nier qu’en Allemagne ils obtiennent de biens meilleurs résultats grâce à la nanotechnologie, répondis-je en affirmant mes convictions.
  • Je ne peux vous laisser dire cela et je me demande où vous avez pu trouver de telles fausses informations. Nos soins fondés sur l’âme sont bien supérieurs à cette supposée médecine matérialiste.
  • C’est faux docteur et vous le savez. En Allemagne les gens victimes d’AVC sont entièrement guéris dans la semaine grâce aux nouveaux procédés de biotechnologie.
  • Vos propos sont entièrement faux et je ne me doutais pas que la fausse croyance en la technologie s’était si bien ancrée dans votre cerveau Paul. Vos propos sont déstructurants pour votre père. Vous savez très bien que tout ce qui nous arrive est la conséquence nos choix présents ou de nos vies antérieures, me lança le docteur en me toisant de sa supériorité hiérarchique.
  • Ne pouvez-vous donc pas admettre, pour le bien d’un patient, que toute cette médecine dite énergétique n’est qu’une supercherie, une honte à l’intelligence humaine ?
  • Taisez-vous, on croirait entendre les opposants à notre gouvernement. Ridicule, ce que vous dites est ridicule. Si vous préférez considérer le corps humain, sacré, comme un sac de viande, faites ce que vous voulez, mais laissez votre père entre de bonnes mains pour son équilibre prânique !
  • Jamais, plus jamais. Vos soins sont inutiles, trois ans sans le moindre résultat. Si vous ne voulez pas nous soutenir dans notre démarche, alors nous le ferons sans vous, lui répondis-je avec une certaine colère dans la voix !
  • Non, je ne vous laisserai pas emmener votre père dans votre fausse croyance. Je vais signaler votre cas aux autorités compétentes. Vous énergie est bien basse Paul, vous me décevez.
  • C’est vous qui me décevez docteur Stein et je vais vous prouver que vous avez tort, lui dis-je en commençant à aider mon père à se lever.
  • Nous verrons Paul. Je continuerai à prier pour vous malgré votre manque de foi, me répéta-t-il pendant que je quittais son cabinet, mon père à mon bras. »

Je repartai du centre de soins énergétiques et alluma la radio de ma voiture électrique. Les ondes étaient devenues répétitives depuis la révolution de 2032, jour où les écologistes, mâtinés de courants alternatifs notamment en médecine, avaient pris le pouvoir par la rue quand le peuple en avait eu assez du capitalisme et de la productivité.

De belles promesses, certaines tenues d’autres non, et parfois aux résultats inattendus. Sur l’économie, la situation s’était améliorée ; moins de travail, plus de réparation et de recyclage, moins de pollution. En revanche au niveau des libertés, la France n’avait plus rien à voir avec ce qu’elle avait pu être et les États démocratiques ne manquaient pas de la lui rappeler. Un Président soumis à l’avis du Conseil des Guides formé de gens à l’âme supposément très élevée, l’interdiction de la manipulation génétique, de la robotique, de la grossesse par procréation assistée, de l’insémination in vitro, de l’homosexualité et bien sûr, l’interdiction d’utiliser le mot ou de défendre des idées transhumanistes.

Le transhumanisme, qui avait conquis de nombreux pays développés d’après les informations que j’avais eu sur le Dark Net au prix de nombreux efforts, était l’ennemi philosophique et politique du gouvernement en place. Pourtant cette recherche de la perfection de l’âme par des rites toujours plus complexes et absurdes pour dépasser sa condition matérielle humaine, me faisait bien penser à un anti-transhumanisme, sorte d’alter égo comparable dans le but mais radicalement opposé dans la forme.

L’un se détache du matériel pour élever l’âme et donc accroitre les facultés psychiques de l’Homme.
L’autre se concentre sur le matériel et ignore le spirituel, pour augmenter le corps et les facultés physiques et intellectuelles de l’Homme.

Dans tout cela, ce que j’avais pu lire en provenance d’Allemagne ou du Royaume-Uni confirmait mon intuition, que ces idéologies étaient encore des illusions qui faisaient courir l’Être Humain, mais qu’au moins le transhumanisme scientifique permettrait d’améliorer la vie de mon père.

J’en avais discuté avec lui et il partageait, bien que silencieusement, mon point de vue. J’avais déjà préparé nos valises pour le voyage que nous nous apprêtions à faire et la réponse du docteur n’était pas une surprise. L’Allemagne était notre objectif, j’avais économisé 20 000 Euros-Bismarck pour payer les soins dont aurait besoin mon père sur place. Il fallait réussir à passer la frontière et à échapper à la police de l’alignement comme ils l’appelaient.

Je chargeais nos deux valises dans le coffre, pris nos papiers et vérifiai qu’aucun voisin ne nous avait vu. J’aidai mon père à s’installer côté passager, à boucler sa ceinture puis m’installai de mon côté pour démarrer la voiture. Il était 17h, nous devions arriver à la frontière avec l’Allemagne vers 23h sans prendre les autoroutes, trop surveillées.

J’allumai la radio pour suivre l’actualité et un éventuel signalement nous concernant. Deux semaines auparavant j’avais fait repeindre la voiture en rouge sans mettre à jour la carte grise, la police chercherait donc une voiture bleue, c’était ça de gagner si la situation se détériorerait.

Radio Harmonie, la radio officielle pour une actualité positive et bienveillante. A écouter le présentateur tout allait bien et quelques minutes de Yoga ou de Sophrologie suffiraient à égayer votre journée et à accroitre vos facultés psychiques. Personnellement l’accident de mon père et l’incapacité de ces médecins énergéticiens à améliorer sa santé m’avaient détourné de leurs croyances futiles. Quand j’ai découvert le mensonge dans lequel ce pays vivait, les résultats formidables de la médecine chez nos voisins, il m’a fallu quelques jours pour m’en remettre.

Dans cette société écolo-énergétique, on obtenait une belle carrière non pas grâce à ses compétences professionnelles mais grâce à l’élévation de son âme mesurée par les Guides. Les Guides étaient nos prêtres et procuraient leurs enseignements de la crèche au cimetière. Mauvais karma, traumatisme infantile, chakra déréglé, tout était bon pour vous mettre dans une posture de déviant.

Je baissai donc le volume de la radio pour ne pas avoir à entendre leur propagande. Après deux heures de route mon père s’était endormi, la journée avait été fatigante pour lui.
J’entendis mon nom à la radio.

 » Alerte enlèvement pour André Roton, quinquagénaire handicapé suite à un AVC, habitant les environs d’Orléans, kidnappé très certainement par son fils Paul Roton. Leurs photos sont visibles sur notre site dédié. Si vous avez un indice, veuilles appeler le … »

« Merde » dis-je dans la voiture, réveillant pour quelques secondes mon père. Ce salaud de chirurgien m’avait balancé aux autorités sans rien attendre. Seulement quatre heures s’étaient écoulées depuis le rendez-vous et j’avais déjà la police qui me recherchait. Je n’avais plus qu’à espérer tomber sur un poste de douane non surveillé ou au moins non fermé.

J’imaginais déjà leurs médiums prendre nos affaires personnelles dans leurs mains, pour ensuite essayer de nous localiser sur une carte avec leur pendule. Mais ça c’était la façade puisqu’en réalité ce gouvernement était doté de l’un des meilleurs services de renseignements au monde, avec une intelligence artificielle dédiée à la traque des opposants politiques. Technophobe pour les besoins politiques, technophile pour conserver son pouvoir. Cette puissance technologique m’inquiétait bien plus et je savais que même les petites routes étaient surveillées par des caméras de surveillance, sans oublier l’ordinateur de bord de ma voiture qui pouvait devenir un vrai mouchard.

21h, on arriva dans les environs de Reims. Il me fallait faire une pause, ne serait-ce que pour mon père qui supportait mal les positions immobiles des heures d’affilées. Je garai la voiture dans un emplacement pour pique-nique à l’écart de la route, caché des regards, il n’y avait personne, tant mieux.

Le signalement tournait toujours à la radio, sur toutes les radios, et le cœur agité je pris le temps de manger, laissant le temps à mon père de marcher un peu…

Une voiture, des reflets bleus et rouges ondulants dans les feuilles des arbres au crépuscule, je pressai mon père de s’installer dans la voiture. Ce véhicule passa son chemin et les reflets de couleur disparurent mais c’était la police, cette route était donc activement surveillée, il me fallait modifier mon itinéraire.

J’attendis quelques minutes avant de démarrer ; cette voiture de police ferait-elle demi-tour, m’attendait-elle au détour d’un virage ? Il me fallait prendre le risque, je pouvais emprunter un chemin annexe trois kilomètres plus loin. Ce fut ma plus mauvaise décision.

J’arrivai au croisement avec ce chemin quand, au moment de tourner deux phares puissants s’allumèrent dans les buissons en face de moi. Un puissant moteur de 4×4 résonna et étouffa facilement celui de ma citadine électrique. J’accélérai pour fuir, les amortisseurs encaissaient du mieux qu’ils pouvaient les cailloux et bosses pour lesquels ils n’étaient pas conçus. Mon père, inquiet, observait notre poursuivant dans le rétroviseur.

Les gyrophares s’allumèrent et retentirent tout autour de nous. C’était certainement un véhicule de la police de l’alignement et il nous rattrapa rapidement avant de coller mon pare-chocs arrière.

Je poussai au maximum le moteur électrique de ma voiture, celui du 4×4 rugissait comme pour effrayer ma petite citadine. Puis le haut-parleur :

« Arrêtez-vous immédiatement ! »

« Jamais », répondis-je à voix haute dans la voiture. Je demandai à mon père d’ouvrir la boîte à gants et il me regarda surpris, un pistolet s’y trouvait. Je le pris de la main droite et le posai sur mes cuisses, il était chargé et prêt à faire feu. Jamais je ne m’arrêterai, je ne supportais plus ce pays, ce gouvernement, leurs lois et croyances.

Le 4×4 frappa l’arrière de ma voiture, me faisant déraper légèrement sur le chemin terreux. Il me restait seulement 500m à parcourir avant de rejoindre une route normale où mon véhicule serait plus à l’aise.

Le 4×4 frappa à nouveau, plus fort, et nous fîmes un rapide tête-à-queue. Sous le choc de la rotation, je réagis trop tard pour redémarrer le véhicule avant que le 4×4 ne se positionne pour bloquer la route. Je regardais dans le rétroviseur, les deux policiers descendaient de leur véhicule, pistolets en mains.

« Les mains sur le volant, maintenant ! »

Ils me visaient, j’étais clairement la cible identifiée. Mon père le comprit et prit l’arme pour la cacher sous son bras droit handicapé. Ils s’approchèrent, un de chaque côté du véhicule.

« Vous êtes en état d’arrestation pour kidnapping et tentative d’émigration, donnez-moi vos papiers. »

Je lui tendis doucement ma carte grise et mon permis de conduire qu’il saisit violemment. Il prit un court instant pour vérifier leur exactitude et mon père profita de cette courte baisse de vigilance pour tirer sur son collègue. Le coup lui traversa la jambe et j’en profitai pour accélérer. Ces voitures électriques avaient l’avantage de démarrer immédiatement et sans rechigner.

Deux balles traversèrent la vitre arrière puis le policier prit son téléphone pour appeler des renforts.

Ma tête tambourinait et mes capacités de réflexion étaient diminuées. Je ne savais plus quoi faire ; comment pouvions-nous passer la frontière avec un policier blessé ? Il nous fallait changer de véhicule et vite.

Une fois revenu sur la route initiale, j’entrepris de trouver et d’arrêter le premier véhicule que je croiserais. Par chance un monospace croisa notre chemin et je fis immédiatement demi-tour afin de l’immobiliser. C’était une femme seule avec son enfant et je pleurais intérieurement à l’idée de déchainer tant de violence contre une vie innocente. Contrains, je la menaçai de mon arme pour qu’elle quitte son véhicule. Elle détacha son jeune enfant de son siège auto et je lui ordonnai d’entrer dans notre voiture. Une fois mon père installé, je démarrai en trombe pour reprendre la route en direction de l’Allemagne. Elle donnerait sûrement notre signalement mais cette voiture à essence nous procurerait plus de puissance.

Une heure s’écoula avant que les gyrophares refassent leur apparition, cette fois-ci en nombre. Il nous restait trois heures de route avant l’Allemagne, jamais nous n’y arriverions.

J’entendais un hélicoptère haut dans le ciel, et deux voitures de police nous prirent en chasse après nous avoir attendues à un croisement. Toutes les radios suivaient en direct notre course-poursuite, le pays tout entier pouvait commenter notre folie, notre dangerosité et notre ignorance.

Je connectai mon téléphone sur une application interdite destinée aux opposants politiques de tous pays. Je souhaitais que des gens de par le monde puissent suivre notre aventure, puisse témoigner de la répression qui était en vigueur en France. Je posai ensuite mon téléphone sur le tableau de bord, à la place du GPS, afin de retranscrire en vidéo les événements, de mon point de vue.

Une voiture de police remonta sur ma gauche et le passager sortit son pistolet et tira en direction des pneus. J’accélérai encore plus pour mettre de la distance et les virages devenaient de plus en plus difficiles à négocier. L’hélicoptère avait braqué son faisceaux lumineux sur notre véhicule et ne nous lâchait pas une seconde.

La voiture de droite remontait aussi et donna un léger coup sur mon flanc arrière-droit. À cette vitesse notre voiture prit rapidement un angle à 20 puis 35° et j’en perdis le contrôle. J’avais le choix entre contre-braquer pour filer tout droit vers le fossé (avec le choc qui s’ensuivrait) ou laisser la voiture pivoter avec le risque d’amorcer plusieurs tonneaux. Je repris rapidement mon portable pour le garder contre moi et laissais la voiture pivoter sur elle-même. Une fois à 60° je pus voir le visage ébahi d’un policier qui comprit que notre véhicule allait devenir notre cercueil.

La voiture décolla de ses roues droites et commença un léger vol. Je vis la route pour la première fois la tête à l’envers, mon père à côté de moi s’était mis le plus possible en boule pour amortir les chocs. Moi je protégeais mon téléphone, 8 000 spectateurs maintenant, 8 000 résistants à travers le monde qui enregistraient les événements. Notre mort serait le témoignage de l’absurdité des lois de ce pays.

La voiture se retourna, encore et encore, et la carrosserie se resserrait autour de nous. Je pouvais déjà sentir des hématomes se former sur mon corps et j’avais du mal à respirer avec les airbags qui venaient de se gonfler. Le monospace termina sa course sur le dos, près du fossé qui séparait la route du champ agricole.  Mon père ne réagissait plus et du sang coulait sur sa joue gauche, me concernant un morceau de vitre s’était planté dans ma gorge et j’avais du mal à respirer. Je parvins seulement à regarder mon téléphone avant de m’évanouir, 25 000 spectateurs…

 

Renaissance

J’entendis un bip sonore et la lumière était éblouissante. J’étais sur un lit, les draps étaient blancs ainsi que les murs. Une télévision retransmettait une émission et une femme entra, elle ne m’adressa pas la parole, se contentant de vérifier la machine qui faisait BIP au-dessus de ma tête. Je m’évanouis à nouveau, l’air me semblait lourd.

Cette fois-ci je fus réveillé, une main puissante me secouait le bras droit. Toujours autant de lumière et toujours du mal à respirer. La télévision était éteinte. Je reconnus le visage de mon père. Il bougeait… les deux bras et me… parlait. Une hallucination, cela ne pouvait être qu’une hallucination, nous étions morts lui et moi dans cet accident de voiture. J’avais du mal à comprendre ce qu’il me disait, à discerner les syllabes, normal pour une hallucination puisque j’étais mort ! Je m’évanouis à nouveau.

La troisième fois, ma vision était plus clair et la lumière moins crue. Je voyais des images de l’accident à la télévision avec un texte qui défilait :

« Changement de gouvernement après les événements du Printemps dernier… »

Quelle était la date d’aujourd’hui ? Quel gouvernement ? Quel changement ?

Mon père entra, debout, vaillant, sans aide et il me regarda avec beaucoup d’amour. Je compris que cela n’était pas une hallucination, je n’aurais pu imaginer une telle chose, autant de détails. Une larme coula sur ma joue du fait de le voir de nouveau ainsi, entier.

Il s’assit sur mon lit à ma droite et me raconta les événements survenus depuis notre accident. Six mois s’étaient écoulés, six mois de coma pendant lesquels il avait pu recevoir les soins que j’avais voulu lui offrir.

Après cet accident, les autres pays européens et surtout l’Allemagne, poussés par leurs citoyens, mirent une telle pression sur le gouvernement français que ce dernier accepta de nous transférer. L’Allemagne nous accorda alors la citoyenneté au titre d’opposants politiques victimes de persécution. Mon père se vit offrir les soins nécessaires et bénéficia des progrès en médecine qui nous étaient interdits en France. Moi-même je survécus uniquement grâce à la reconstruction de ma gorge grâce à une résine artificielle.

Le gouvernement français ne put tenir longtemps et une révolution éclata, soutenu par des milliers d’opposants exacerbés et de français expatriés.

Moi je devais encore prendre le temps de guérir, les médecins souhaitaient vérifier l’état de mon cerveau à cause du coma. J’aurais ensuite le temps de découvrir ce pays, de découvrir une autre transhumanité, celle de la technologie.

Gaïa II

Prologue : Voici ma première nouvelle écrite dans le cadre du Prix du Jeune Écrivain de langue française. Je n’ai pas remporté ce concours mais ai obtenu une critique très constructive afin de m’améliorer. Ce n’est pas la version originelle puisque j’ai corrigé les erreurs qui s’y trouvaient. Je n’ai pas toutefois pas retravaillé le style pour conserver l’idée première intacte.

Bonne lecture.


Gaïa II

Gaïa II

 

Elle se réveillait doucement, d’un long sommeil profond de plusieurs années. La belle avait reposait son corps inerte pendant que son voyage s’accomplissait. Elle ne voyageait pas seule, du moins elle le pensait. Marie était son nom, elle avait été sélectionnée pour le programme Humanité Nouvelle de la corporation Neoworld. Scientifique reconnue en biologie, son code génétique stable et quasi parfait lui avait permis d’être acceptée.
Elle était engourdie et avait la sensation de se réveiller après une soirée trop bien arrosée. C’était la conséquence du liquide amniotique synthétique des cellules de maintien. Ces sarcophages modernes maintenaient le corps dans un rajeunissement éternel, permettant des voyages de longue durée.

Elle ouvrait les yeux, voyant que le verre de protection de la cellule était ouvert mais que la pièce flottait dans une pénombre anormale. Elle tenta de se redresser mais ne put le faire, contrainte d’attendre que les substances dynamisantes qui lui avaient été injectées pour son réveil fassent effet. Elle pouvait quand même tournait la tête et en profita pour observer les alentours, mais tout était trop sombre et personne ne semblait l’attendre.

Au bout d’une très longue heure, que le temps semble long après des années de sommeil, elle parvint à sortir en douceur et prudemment de sa cellule. Son corps était encore recouvert du liquide de synthèse et sa priorité était de prendre une douche, de toute façon c’était la première chose à faire dans le protocole.

Heureusement des éclairages d’urgence offraient leur pâle lumière rougeâtre, lui permettant de trouver son chemin dans cette obscurité. Elle parcouru les quelques mètres qui la séparaient des douches et ouvrit la porte, trouvant encore une fois une pièce sombre. Personne à son réveil, plus d’éclairage automatique, tout ceci commençait à l’inquiéter.

L’eau était bien chaude, quel plaisir, car il lui fallut du temps pour laver correctement ses longs cheveux et les libérer de ce liquide gluant et collant. Elle constata que la peau de tout son corps était magnifique, douce et lisse. C’était l’un des effets secondaires positifs du liquide, il avait des propriétés anti-rides et nourrissantes très puissantes. La compagnie n’avait pas voulu communiquer sur les effets secondaires dangereux, inutile d’inquiéter l’équipage disait-elle.

Elle prit l’une des serviettes qui pendait près des douches, aucune ne semblait avoir servie depuis longtemps, se sécha et s’habilla d’une simple robe blanche en soie. La chaleur dans le vaisseau était bonne et cette tenue éviterait des irritations de sa peau fragile après des années passées en cellule.

Il lui fallait à présent se restaurer et elle prit alors la direction des cuisines. Avec cette obscurité elle était heureuse de trouver des plans rétroéclairés du vaisseau à intervalle régulier. Rien d’anormal dans ces longs couloirs de métal, et elle ouvrit la porte de la salle à manger qui menait à la cuisine.

Elle se dirigea vers les cuisines et se prépara un bol de céréales au lait, avec plusieurs verres de jus différents. Le premier petit déjeuner post sommeil était très réglementé.  Il ne fallait pas alourdir le corps avec trop de nourriture solide, mais au contraire le réhabituer lentement au cycle de la digestion.

Elle eut du mal à avaler tous ces liquides mais y parvint, puis plaça la vaisselle utilisée au lave-vaisselle automatique avant de décider de se rendre à la salle de commandement. Il était totalement anormal qu’elle n’est vu encore personne jusqu’à présent.

D’un pas décidé et dans un esprit anxieux, elle se dirigea vers la salle de commandement à l’avant du vaisseau. Le spectacle quelle eu à l’ouverture de la porte failli lui faire perdre connaissance. Elle trouva l’équipage, tout l’équipage, étalé sur le sol, inerte, mort. 99 personnes allongées paisiblement pour un repos éternel, sans rajeunissement ni vieillissement. Pourquoi, se demanda-t-elle. Non qu’elle les connaissait personnellement, mais ce vaisseau avec ses cadavres et son absence d’éclairage mettait à rude épreuve sa résistance mentale.

Les corps ne dégageaient pas d’odeurs et étaient encore recouvert du liquide de synthèse amniotique. Ce dernier avait dû maintenir leur état et empêcher la putréfaction. Cela signifiait que tous ces gens étaient morts avant même de prendre une douche pensa-t-elle. Mais pourquoi s’étaient-ils rendus à la salle de commandement.

Cette pénombre commençant à sérieusement l’angoisser, elle enjamba les corps et atteignit les ordinateurs centraux. Après quelques minutes à se remémorer ses cours de pilotage, cours de base donnés à tous les membres d’équipage, elle posa le doigt sur la touche qui gérait l’éclairage et la fit glisser vers le haut. Instantanément la lumière réapparut dans la salle, ce qui la soulageait grandement.

Une question vint avec plus de force à son esprit; pourquoi n’était-elle pas elle-même morte? Il lui fallait élucider ce problème car connaître la cause du décès de ses collègues lui éviterait peut-être de subir le même sort. Avant cela, elle préféra toutefois prendre le temps d’aller chercher tous les draps des couchettes, qui ne seraient plus jamais utilisés pour couvrir les corps des défunts. Il lui fallut du temps pour accomplir cette tâche et elle reconnut le commandant, le médecin chef, le pilote, tous les membres clés de l’équipage, l’air perdu, perdu dans les limbes de l’inconnu.

Une chose lui vint en tête après avoir recouvert les corps; où était le vaisseau? Leur objectif était la planète Gaia 2, vu comme une nouvelle Terre par la communauté scientifique. Elle se situait à plus de 30 années-lumière de la Terre, et orbitait autour d’une étoile de type solaire comme la Terre. Le vaisseau avait quitté la Lune en 2043 et l’arrivée devait avoir lieu en 2080. Elle vérifia la date sur les ordinateurs et l’écran indiquait bien 2080, plus exactement le 24 décembre 9h25 du matin. Ceci signifiait que le vaisseau était soit en orbite autour de Gaia 2, soit ailleurs, cette dernière pensée la fit frémir. Il lui fallait par conséquent trouver la commande actionnant l’ouverture des volets mécaniques de protection. Ces derniers enfermaient le vaisseau dans une coquille de blindage digne des meilleurs chars de bataille, le mettant le plus possible à l’abri des débris parcourant l’univers a plusieurs milliers de mètres par seconde.

Lorsqu’elle trouva la commande appropriée elle eut un doute. Ouvrir les volets signifiait affronter la possibilité de constater que le vaisseau était égaré. Elle aurait pu vérifier cette information grâce à l’ordinateur de pilotage, mais elle ne voulait pas actionner une mauvaise commande par erreur. Apres quelques minutes de lutte interne entre ses peurs et sa raison, elle actionna l’ouverture des volets. Un grondement métallique sourd résonna dans toutes les parois du vaisseau, faisant croire à sa destruction imminente comme un sous-marin qui plongerait trop profondément en mer. Les volets prirent du temps à s’ouvrir mais beaucoup de lumière s’infiltrait dans la salle de commandement, indiquant qu’un astre, quel qu’il soit, n’était pas loin.

À mi-ouverture Marie pu apercevoir une planète bleue, avec un dégradé de bleu azur sur sa bordure orientale là où son étoile devait briller, jusqu’à un bleu nuit profond sur son côté occidental. Elle reconnut les images satellites du télescope en orbite Hubble II, et sut quelle avait au moins la chance de ne pas être perdue dans les profondeurs de l’espace. Une fois les volets complètements ouverts, elle resta un long moment admirative, car cette planète, même si différente, lui rappelait la Terre, sa maison, son lieu de naissance. Le soleil de cette planète, qui avait une rotation sur lui-même semblable à la Terre, pointait sa lumière de plus en plus vers le vaisseau par la droite. Cette planète avait aussi une masse plus imposante, une fois et demie celle de la Terre, et deux satellites étaient en orbite, dont un ressemblant beaucoup a la Lune. Elle voyait les terres émergées de Gaia 2, elle distinguait deux continents massifs avec leurs chaînes de montagnes, leurs fleuves, leurs mers intérieures, leurs déserts de sable et de glace, leurs plaines et leurs forêts. Des masses nuageuses flottaient dans le ciel, comme de l’eau glissant sur une vitre. Elle ne voyait pas d’ouragan, c’était plutôt bon signe. Il n’y avait pas non plus de lumières artificielles émises depuis le sol, donc a priori pas d’espèce intelligente vivant sur cette planète, cela la rassura aussi grandement.

Elle allait enfin pouvoir utiliser ses connaissances et sa formation, il lui fallait lancer le processus d’analyse de Gaia 2 par les capteurs du vaisseau pour être certaine de sa compatibilité avec l’organisme humain. Elle lança les séquences informatiques nécessaires, puis l’horloge lui indiqua qu’il restait 48 heures d’analyse avant les premiers résultats. Il ne lui restait plus qu’à attendre, et alors une grande réflexion vint lui hanter l’esprit, remontant pernicieusement du fond de son inconscient; qu’allait-elle faire toute seule sur cette planète si les analyses concluaient à une possible colonisation? La mission de base consistait à installer une première colonie, puis les membres spécialisés dans la gestion du vaisseau tels que le pilote et le commandant, devaient rentrer sur Terre pour prévenir les autorités compétentes du succès de la mission. Mais maintenant elle était seule, et l’idée de se réinstaller dans le cocon pour un sommeil de 30 ans lui était horrible, ainsi que celle de dormir avec tous ces cadavres non loin. Il lui fallait vérifier quelque chose, quelque chose qu’elle avait caché aux responsables de la mission, et qu’ils n’auraient pas pu détecter puisque cela s’était déroulé la veille du départ. Elle s’était sentie seule et avait voulu vivre un moment agréable avant sa possible mort, qui n’était d’ailleurs pas passée loin vu ce qu’avait connu le reste de l’équipage.

Elle se dirigea vers le laboratoire d’analyses médicales, enjambant une fois de plus ces cadavres si stressant. Elle traversa quelques couloirs, éclairés cette fois ci, et ouvrit la porte du laboratoire. Dedans s’y trouvait le Scanner XIA à rayons X, infrarouges, ultrasons et rayonnement radioactif. C’était un bloc complet d’analyse, il suffisait de s’allonger, de refermer la deuxième moitié de cet œuf sur soi, et la machine pouvait vous analyser le corps sous tous les angles. Elle se déshabilla, enlevant sa robe de soie blanche, s’installa dans le scanner puis referma l’oeuf. Une image numérique apparut devant ses yeux où elle put programmer sa requête, l’analyse intégrale, puis elle enfila les lunettes de protection et se détendit. La machine en avait pour 30 minutes d’analyses avec le corps in situ, puis 2 heures d’analyses ultérieures. Des seringues vinrent la piquer pour prélever du sang, divers scans différents capturèrent des images de son corps, jusqu’à ce que la porte s’ouvre pour la libérer. Elle sortit alors tranquillement de la machine, se rhabilla, et décida de ramener le corps d’un cadavre pour en faire une analyse complète; pourquoi avait-elle survécu?

Analyse terminée pouvait-elle lire sur l’écran à son retour, le bouton résultat clignotant comme une publicité. Il lui fallait insérer sa carte d’identité personnelle pour obtenir la conclusion des analyses, ce qu’elle fit. Les résultats étaient clairs, elle était en parfaite santé et enceinte. Malgré le choc de se savoir attendre un enfant, ce résultat ne la surprit pas après la très agréable nuit d’avant le départ, et elle se sentait plus apte à s’installer sur cette planète. De toute manière les cocons n’étaient pas conçus pour abriter deux personnes, et le bébé allait certainement se développer rapidement après 30 ans d’attente, elle ne pouvait donc plus revenir sur Terre.

Elle installa le cadavre et referma le sas pour en demander une analyse complète depuis l’écran extérieur. La machine fournirait certainement des explications quant aux causes du décès.

Qu’allait-elle faire à présent, enceinte devant une planète inconnue mais attirante? Et au niveau génétique, comment pouvait-elle assurer le maintien du patrimoine génétique humain, seule avec son enfant. Elle retourna dans la salle de commandement pour réfléchir devant cette vue magnifique de Gaia 2. Une épaisse couche de nuage gris apparaissait, certainement une tempête en formation, mais rien de  grave à première vue. Avant de réfléchir à la justesse de s’installer sur cette planète, il lui fallait attendre les analyses environnementales et vérifier si la navette d’atterrissage était en bon état. Elle demanda donc un rapport complet des organes du vaisseau et de la navette de colonisation, qui conclurent sur le parfait état du matériel. Béni soit le pilote automatique pensa-t-elle.

Il était maintenant temps pour elle d’aller se préparer à manger un plat normal, solide. Elle se dirigea alors d’un pas décidé vers les cuisines, regardant au passage l’heure pour constater que dans une heure elle aurait, du moins elle l’espérait, des réponses sur les causes du décès de l’équipage tout entier. L’apesanteur artificielle avait rendu obsolète le besoin d’emmener de la nourriture sous vide, les astronautes pouvaient maintenant partager de vrais repas. Cependant la nourriture était stockée dans des cryocongélateurs pour stopper tout développement bactérien. Des fours robotiques autonomes à rayonnement intensif permettait de réchauffer la nourriture en quelques minutes, ces derniers alliant les ondes classiques des micro-ondes avec des rayonnements de type solaire. Marie eu envie d’un pavé de saumon avec des tagliatelles et un peu de crème fraiche, quelque chose comme des pâtes à la norvégienne, à 30 ans de voyage de la Terre. Le four robotique lui prépara tout ceci avec tout le soin et tout l’amour que peut mettre une machine programmée dans l’accomplissement de son œuvre. Elle s’installa, commanda un cocktail fruité sans alcool pour fêter le fait d’être encore en vie, et mangea lentement, savourant ce mélange de saveurs enfin retrouvé. Ce repas fut l’occasion de réfléchir, réfléchir sur elle-même et sur la mission. L’homme avec qui elle avait eu une brève relation d’un soir s’appelait Paul. Il était technicien opérateur des crans d’amarrage du vaisseau, elle l’avait rencontré lors d’une de ses balades autour de l’engin. Elle avait passé beaucoup de son temps libre à observer la construction du vaisseau, premier dans son genre. Ceci lui avait permis de discuter avec lui d’abord du vaisseau, puis de la base, de la Terre et enfin de leurs vies. Peut-être était-elle tombée amoureuse, elle ne le sait pas, mais elle ne pouvait nier une attirance et une sympathie sincères. Alors avant le départ ils dérogèrent au protocole, et passèrent la soirée et la nuit ensemble, profitant de tous les instants de ce bref moment.

Qu’allait-elle faire maintenant ? Elle aurait tant aimé l’avoir près d’elle. Seule, définitivement seule dans un système solaire inconnu, en face d’une planète étrangère et avec pour seules compagnies des cadavres et des robots. Il lui fallait aller de l’avant, elle le devait à son enfant, et donc un peu à Paul. Sur cette pensée, elle disposa la vaisselle du repas dans le lave-vaisselle et rejoignit le laboratoire. Elle vit que les analyses étaient terminées et se pencha sur l’écran de l’ordinateur. Aucune cause de décès physique n’avait été décelée, seulement des dérèglements chimiques au niveau du cortex cérébral. Certainement une réaction de folie, une dégénérescence qui avait conduit à l’arrêt de fonctions vitales, ou à des comportements mortifères. Cela ne la surprenait pas, après tout, qu’un produit sensé conserver hors du temps un corps humain pendant plusieurs décennies, puissent conduire sur l’autel de la mort ses bénéficiaires. Mais alors qu’est-ce qui avait pu la sauver? Les souvenirs réjouissants de la veille du départ, son sang-froid, son enfant, elle ne le savait pas mais pressentait que c’était un peu tout ça à la fois. Il se faisait tard maintenant, elle décida d’aller vers sa couchette, demain le vaisseau aura bien avancé dans l’analyse de Gaia 2, et elle expulsera les corps des défunts dans l’espace. Sa couchette était logée dans un petit espace individuel de 10m2, des photos de familles étaient accrochées au-dessus de son lit. Il y avait ses parents et elle lorsqu’elle avait 6 ans durant leurs vacances au Canada, au Nouveau-Brunswick. Il y avait fait froid et pluvieux, et les plages avaient été infestées par les méduses. De belles vacances, originales mais objectivement ratées, néanmoins elles constituaient un bon souvenir d’une époque facile, sans soucis. Il y avait une photo de son frère adoptif, Zaïdi, un libyen recueilli à l’âge de 5 ans par ses parents après les guerres arabes. Il était maintenant ingénieur en Thaïlande et avait en partie travaillé sur les systèmes embarqués du vaisseau. Il lui en avait beaucoup voulu de partir, lui disant qu’elle abandonnait sa famille, puis à l’approche du jour du départ il lui avoua qu’il admirait son courage, jamais il ne pourrait tout perdre à nouveau. Elle s’endormit doucement sur ses pensées, bercée par le ronronnement du vaisseau qui vibrait dans les parois. L’espace était un lieu paisible, morbide et en même temps abritant tous les potentiels et attirant tous les rêves.

L’alarme du réveil sonna de son bip-bip absolument désagréable, à 7h du matin heure terrestre. Elle se leva reposée, contente d’avoir passé une vraie nuit sans liquide gluant, perfusion, ni rêves qui tournent en boucle dans un esprit à l’arrêt dans l’espace-temps. Elle se vêtit de sa robe de soie et prit un petit déjeuner copieux composé de biscottes, de miel et de pâte à tartiner, quel plaisir de manger après 30 ans de sevrage pensa-t-elle. Elle marcha lentement vers la salle de commandement et regretta de ne pas avoir eu le courage de retirer les cadavres hier, ce qui lui aurait évité cette dégoûtante vue matinale.

Cela faisait environ 16 heures que les ordinateurs analysaient sous tous les angles cette planète. Il apparaissait que 60% de celle-ci était composée d’eau, l’atmosphère semblait respirable, une activité tectonique était toujours d’actualité et des formes de vie animales parcouraient la surface. Pour le moment les analyses étaient très prometteuses.

Marie entreprit alors d’éjecter les cadavres hors du vaisseau pour des raisons d’hygiène et de santé mentale. Elle demanda l’aide de robots transporteurs, se chargeant de surveiller leur travail. Les corps furent déposés dans le sas d’arrimage qui maintenait à l’époque le vaisseau à son point d’amarrage lunaire. À défaut de connaitre les us, coutumes et religions de chacun, elle garda le plus petit dénominateur commun à toutes et tous, l’espace. Elle souhaita donc bon voyage à tous ces astronautes, un bon voyage dans l’infini de l’espace peu importe ou cela les mènerais. Elle recula, ferma la porte étanche pour se désolidariser du sas, puis actionna l’ouverture de ce dernier. Des dizaines de corps furent alors instantanément aspirés vers le vide, formant un bouquet flottant dans l’espace. Quoique choquée par cette dernière vision, elle se sentait maintenant plus sereine à l’idée de ne plus croiser de cadavres, et en leur ayant fourni un rite funéraire qu’ils auraient sûrement approuvé. Elle décida d’aller vérifier la navette de colonisation et de commencer à y apporter ses affaires. La navette était à la poupe du vaisseau, non loin du complexe moteur. Cette navette était sensée transporter environ 80 personnes sur Gaia 2 et leur offrir le gîte et le couvert. Tout se trouvait à l’intérieur, nourriture, eau, systèmes de soin, couchettes, équipements de loisirs, tout le nécessaire à la vie. Ce confort permettrait de découvrir la nouvelle planète sans prendre de risques et sans contraintes de survie. Seule rescapée, la navette pourrait répondre à ses besoins, et à ceux de son enfant pour une longue durée. Elle parvint au sas d’entrée de la navette, l’ouvrit et pénétra dans cette dernière. L’entrée se faisait par une petite pièce de décontamination près de cockpit de pilotage. Cette pièce de décontamination avait pour rôle d’éviter que des membres d’équipage puissent ramener des virus ou bactéries dangereux à bord après leurs excursions. Elle atteignit le cockpit, prévu pour trois personnes, puis continua à travers les salles communes, jeta un coup d’œil au complexe moteur et revint au sas. Tout était en place et en bon état, il ne lui restait plus qu’à transporter ses affaires avant le trajet.

La journée passa normalement, plus reposante que la surprenante journée d’hier. Marie eut une idée pour solutionner le problème génétique. Des capsules de sperme étaient stockées dans un caisson cryogénique à bord du vaisseau. Il contenait environ une centaine d’échantillons provenant de différentes ethnies de la Terre, et tous garantit le plus pur possible pour éviter des handicaps lourds dans ces conditions extrêmes. Elle n’aurait qu’à transporter ce caisson dans la navette, pour ensuite s’inséminer toute seule grâce au bloc médical. Ainsi ses enfants seraient assez différents génétiquement pour se reproduire entre eux, les filles pourraient utiliser les échantillons restant. Ce plan aurait été illégal sur Terre et lui semblait horrible au premier abord, mais elle avait une mission de colonisation à mener, et elle ne voulait pas non plus rester seule jusqu’à sa mort. La navette avait tous les équipements nécessaires pour concevoir des enfants, et avec toutes les couchettes disponibles ils pourraient y vivre longtemps. Partant d’ADN pur, les cas de dégénérescence dû à un patrimoine maternel commun ne devraient pas être trop graves, et ensuite les choses se corrigeraient naturellement pour les deux générations suivantes. De toute façon le bloc médical était à même de produire n’importe quel médicament nécessaire ou d’effectuer des opérations chirurgicales.

Le vaisseau avait terminé ses analyses et les conclusions étaient idylliques. La planète était parfaite, une vaste surface continentale, des réserves d’eau douce conséquentes, des ressources minières abondantes et aucune espèce intelligente à signaler. Le meilleur site d’atterrissage avait était déterminé, il se situait sur les bords d’un fleuve, légèrement en hauteur et adossé à une chaine de montagnes non volcaniques. La terre y était fertile, les forêts abondantes et plusieurs filons de minerais se trouvaient à proximité. L’ordinateur indiquait que serait quand même nécessaires des études empiriques, pour connaître en détail les espèces animales et leurs comportements, la dangerosité des plantes, ainsi que la composition de certaines présences minérales non reconnues sur le tableau périodique des éléments. Marie lança le programme de colonisation, une batterie de tests automatiques allait se charger de la préparation de la navette. Elle chargea le caisson dans cette dernière et y rangea ses affaires personnelles. Elle prendrait un derniers repas à bord du vaisseau avant de partir vers Gaïa 2, pour démarrer et construire une nouvelle humanité, qui l’espérait-elle, ne renouvellerait pas les mêmes erreurs que celles commises sur Terre.

Elle mangea léger car le vol, bien que court, serait assez violent avec la rentrée atmosphérique. Il lui restait une dernière décision à prendre avant de partir vers Gaïa 2 ; devait-elle activer la balise du vaisseau principal pour qu’un jour les Terriens la retrouve ? Soit elle activait cette balise, et dans quelques décennies elle pourrait éventuellement rétablir un contact avec la Terre, au risque que sa petite communauté passe sous le contrôle des décideurs terriens, soit elle ne l’activait pas, et ils penseraient alors certainement que la mission a échoué à cause d’une planète hostile, ou toute autre raison incitant à chercher ailleurs une nouvelle planète habitable. Elle n’aurait pas besoin de l’aide des Terriens, la navette contenait toute la technologie existante, et les conclusions sur Gaïa 2 étaient parfaites. L’occasion de démarrer une nouvelle humanité, plus vertueuse et respectueuse d’elle-même et de son habitat, s’offrait-à-elle, et elle comptait bien la saisir. Elle n’activa donc pas cette balise, se dirigea vers la navette, s’assit dans le siège du pilote et boucla sa ceinture.

Elle lança la procédure de désarrimage et au bout de quelques minutes vit la masse métallique du vaisseau au-dessus d’elle. Elle prit un instant de pause en orbite avant de lancer la procédure suivante, celle de l’atterrissage. La navette activa alors ses propulseurs qui plaquèrent Marie au fond de son siège, et se dirigea rapidement vers le site d’atterrissage. La navette légèrement inclinée vers l’arrière, la rentrée atmosphérique offrit un spectacle aussi spectaculaire que terrifiant à Marie, avant qu’elle puisse se détendre à la vue de l’horizon de Gaïa 2. L’ordinateur de la navette offrait en permanence un relevé en trois dimensions du relief de la planète, recevant aussi des informations du vaisseau principal. Le chaîne montagneuse était devant elle, avec un sommet à plus 5 000 mètres recouvert de neiges éternelles. Une grande plaine se situait devant cette chaîne de montagnes, et Marie pouvait contempler le large fleuve dont les différents bras parcouraient la surface. Les rétro-propulseurs de la navette démarrèrent et projetèrent Marie à l’avant de son siège, elle avait eu raison de manger léger pensa-t-elle. Maintenant à seulement 1 000 mètres d’altitude, elle pouvait entendre le train d’atterrissage sortir et les volets se placer en position d’atterrissage. Cette navette ne nécessitait pas une longue piste pour atterrir, environ 250 mètres comme pour les aéronefs en poste sur les porte-avions. Son radar d’atterrissage trouva la surface idéale pour permettre à la navette de se poser. Marie fut vraiment satisfaite de ne pas avoir à prendre en charge une quelconque manœuvre lors du vol, même si elle avait reçu tous les cours théoriques nécessaires. L’horizon s’était refermait petit à petit avec la perte d’altitude et les montagnes se dressaient maintenant telles un mur en face de ses yeux. L’atterrissage secoua toute la navette mais se déroula sans aucun problème. Une fois au sol, cette dernière activa alors son moteur électrique à piles à hydrogène, pour parcourir les quelques dizaines de mètres l’éloignant du point exact d’atterrissage et de colonisation. Elle roula comme un gigantesque 4×4, écrasant le sol sous ses roues, avant de s’immobiliser et de projeter des piquets à terre pour avoir des points d’accroche fixes.

La ceinture de Marie se détacha automatiquement et la porte de la navette s’ouvrit. Marie se dirigea vers la porte de sortie en titubant légèrement après tant de secousses. Elle se dressa au seuil de la porte et admira l’horizon. Devant elle s’écoulait le fleuve, ancré dans cette magnifique plaine abritant des forêts. Le soleil se situait sur sa droite et allait se coucher, projetant une couleur rougeâtre dans le ciel comme sur le sol. Elle pouvait distinguer des troupeaux d’animaux au loin, des petits et des gros, qui ne semblaient pas affolés par cette intruse venue de l’espace. L’herbe était dense, verte et grasse, la Terre avait certainement ressemblé à cela pour les premiers hommes. Un nouveau monde s’offrait à elle, vierge et en même temps déjà habité par une multitude d’espèces non intelligentes, mais bien vivantes. L’espèce humaine avait le privilège de recommencer à zéro, mais aussi le devoir de faire mieux. Elle était finalement assez heureuse de la finalité des événements, seule et donnant la vie sur un monde merveilleux exempt de guerres et de pollution. Le soleil déclina rapidement et l’horizon fut envahi par l’obscurité, le paysage disparaissait progressivement même si un satellite de Gaïa 2 reflétait un peu de lumière depuis l’espace. Elle rentra dans la navette et referma la porte, la tête pleine d’espoir et de rêves. Cette nuit serait sa meilleure nuit, celle de sa nouvelle vie, une vie avec du sens, et une vie où l’homme qu’elle avait aimé un soir l’accompagnerait pour l’éternité à travers leur enfant.

Lux in Tenebris

Prologue : Voici une nouvelle que j’ai écrit pour un concours en 2015. Orientée action, mes sources d’inspiration ont été multiples. Pour ma part, je trouve qu’elle prend une orientation « Script » qui est certainement le fruit de ma passion pour les jeux de rôles et la préparation d’histoires.


Lux in Tenebris

Lux in Tenebris

Je m’appelle Ace Jefferson, canadien de naissance, j’ai intégré l’armée dès ma majorité. Je pensais défendre mon pays contre les terroristes, je me retrouve maintenant à protéger ma planète contre les envahisseurs. La guerre dure depuis quatre ans, quatre ans de misère et de destruction. On a été pris en traitre, au beau milieu de notre propre troisième guerre mondiale. Personne n’a rien vu venir, ils ont débarqué sur les grandes capitales de chaque continent et depuis c’est le chaos, on se bat pour notre propre survie. Jamais la guerre ne s’est autant imposée à nous.

09:00– 01/02/2027

« Officiers de l’Armée Terrienne Unifiée (ATU), bonjour.

Comme vous le savez déjà, dans quelques heures nous lancerons l’opération Du Plomb à la Lumière visant à libérer la ville de Paris. Cette ville sera notre tête de pont en Europe pour soulager les fronts russo-chinois et arabo-africains. Cette ville est aussi le centre de gestion de l’ennemi de ses camps de gestation, je n’ai pas besoin de vous rappeler ce que fait l’ennemi des femmes… » Le Général laissa passer quelques secondes pensives après ce propos, puis repris le briefing.

« Le plan est le suivant. A 19:00 nous embarquons à bord des Chinook. A 21:00 nous arriverons dans la banlieue Nord-Ouest de Paris. Le terrain aura été préparé par l’armée de l’air et les tirs de missiles de croisière de la marine. Le premier objectif est le secteur de La Défense. Ce secteur comme le reste de la ville de Paris est inaccessible pour nos chasseurs, il nous revient à nous, armée de terre, de faire tout le boulot. La Défense est devenue un centre de commandement de l’ennemi, nos experts ont détecté de nombreuses communications vers l’espace en provenance de ce secteur. Il est primordial de couper leurs communications pour reprendre possession de Paris avant l’arrivée de renforts. »

Le général continua de présenter le plan de bataille en visio-conférence devant tous les officiers de l’ATU qui allaient participer à l’opération. Ace Jefferson qui était devenu rapidement lieutenant malgré son manque d’études, écoutait attentivement les propos du général pour deviner dans quel guêpier les types des bureaux stratégiques avaient décidé de les condamner, lui et tous ses camarades provenant du monde entier.

L’ennemi, on nommait ainsi cet envahisseur venu de l’espace. La guerre avec cette espèce venue d’ailleurs était d’une brutalité, d’une cruauté et d’une violence bien pire que ce que les humains avaient pu se faire entre eux. Ici aucune fuite, aucun cessez-le-feu, aucune rédemption possibles. Nous n’étions pas de la même planète, nous n’étions pas de la même espèce, et nous ne ressentions pas les mêmes sentiments. Depuis quatre ans, chaque territoire cédé à cet envahisseur condamnait les femmes à devenir de simples reproductrices. Oui c’était bien cela le pire avec cet ennemi, plus le temps passait, plus on affrontait nos semblables, mais des semblables sans âmes, sans buts, sans libre arbitre, conçus uniquement dans le but de nous détruire. L’ennemi retournait nos gènes et notre sang contre nous-mêmes, ajoutant un malaise psychologique à cette guerre déjà si insoutenable. Très rares étaient les femmes qui avaient pu s’échapper de ces camps de gestation, mais leurs récits étaient effroyables. Grossesse accélérée, manipulation génétique, exécution des mères fatiguées. On était du bétail, un simple morceau de viande dont l’intelligence qui nous semblait si chère ne nous donnait aucun droit.

Jefferson tournait souvent en boucle ses pensées dans son esprit toujours à la limite de la folie à force de quatre années de guerre intenses. Une attaque pouvait survenir à n’importe quel instant en tout point de la Terre. Des rumeurs circulaient à propos du grand soir nucléaire si cette opération se révélait être un échec. L’Amérique était en grande difficulté, le front russo-chinois au bord de la rupture au niveau de l’Oural et les forces arabo-africaines commençaient à manquer cruellement de ressources. Capturer Paris, centre stratégique de l’envahisseur, revêtait un caractère sacré pour l’avenir de l’humanité.

Quelqu’un tapait à la porte de la chambrée de l’escouade. Pas Julien qui serait rentré sans prévenir. C’était un coup léger et subtil, Jefferson pensa à Noria, se leva et vint lui ouvrir. C’était bien elle, toujours aussi belle, même dans la tenue de soldat grise et noire.

«  Salut Ace, tu es seul ? demanda Noria en jetant un regard furtif vers l’intérieur de la chambrée.

  • Oui, je pensais aux ordres du général pour ce soir, tu les connais toi aussi, t’en penses quoi ?
  • Rien Ace, j’ai pas envie d’en parler. Tout ce que je sais c’est que c’est peut-être notre dernier jour ensemble. On sera sûrement mort ce soir, on devrait peut-être oublier les ordres et les règles pour une fois », dit Noria en regardant langoureusement Ace de ses yeux marron tirant sur le caramel.

Ace et Noria se fréquentaient subtilement depuis quelques semaines. Il était interdit pour deux militaires d’entretenir une relation sentimentale, mais l’un et l’autre n’avaient pu longtemps garder secrets leurs sentiments. Ils profitèrent de cette intimité éphémère pour avoir un court moment en couple, un court moment de paix et d’amour avant le déluge de plomb et de feu qui les attendait.

14:00

Le repas était passé et Noria était repartie dans le baraquement de sa compagnie. Ace espérait la revoir demain sur le champ de bataille. L’idée de la perdre hantait son esprit, il savait que cette bataille ne serait pas comme les autres. Le général n’avait évoqué aucun plan de retraite, aucune alternative, c’était la victoire ou la mort.

Ace notait tous les événements importants et les batailles auxquelles il avait participé dans son journal, il en était à son cinquième. Ses soldats le surnommait le scribe et avaient déjà essayé de savoir ce qu’il pouvait bien noter sur eux. Il avait commençait son premier journal dès le premier jour de l’invasion. Son cerveau n’avait trouvé que ce mécanisme pour rester stable, coucher sur papier l’invraisemblable pour rester concentré sur la vie réelle au quotidien. Les premiers jours de l’invasion furent d’une rare violence. Les armées étaient déjà en plein affrontement que cet envahisseur entrait brutalement dans la danse, avec l’objectif affiché de la mener jusqu’à la fin à son avantage. Les Nations-Unies élurent assez rapidement un Gouverneur mondial et une armée internationale, l’ATU, fut créer pour organiser plus efficacement la riposte. Ace Jefferson signa tout de suite, il sentait que cette armée avait du sens, qu’elle portait un message politique dépassant de loin ses prérogatives.

L’Opération Reconquête du Désert fut le premier véritable succès pour l’ATU. L’ennemi avait entrepris de prendre possession des puits de pétrole du Moyen-Orient. L’ATU, forte de son équipement alliant le meilleur des plus grands laboratoires mondiaux, parvint à reconquérir ces points stratégiques vitaux pour la machine de guerre humaine. Ce que les soldats virent sur le territoire annexé par l’ennemi ne resta pas longtemps secret défense. Des cadavres humains dans des armures extraterrestres, aux yeux vides, sans âmes. Ils trouvèrent des femmes enchâssées dans des cocons reliés par des tubes à des réservoirs de nutriments. Les enfants semblaient ensuite être soumis à une alimentation spéciale pour les rendre adulte en quelques mois. Des corps ouverts, des banques d’organes, les humains étaient réduits à du bétail destiné à la guerre.

16:00

« Peloton, ce soir l’ATU va mener sa plus grande opération depuis le début de cette guerre, dit Ace d’un ton inspirant la confiance malgré ses doutes intérieurs sur l’issue de l’opération.

Dans trois heures nous allons embarquer dans les Chinook qui nous déposeront aux abords de La Défense en France, près de la ville de la Paris. Nous devons reprendre ce centre de commandement ennemi pour lui couper toute communication vers l’espace. Ensuite l’ATU marchera sur Paris afin de libérer cette capitale et de briser la machine de guerre de l’envahisseur en Europe. Les camps de gestation sont à la fois une atteinte à notre humanité et le moteur de l’armée ennemie. Pour ces deux raisons nous devons obtenir la victoire ce soir, dit Ace en pensant au général et à son style : inspirer confiance et dévouement.

  • Lieutenant, avez-vous des précisions sur les forces ennemies que nous allons rencontrer ? dit Julien curieux à l’idée de savoir si l’état-major avait la moindre idée du merdier qu’il réservait aux troupes.
  • Les forces aériennes et navales vont nous ouvrir la voie jusqu’à La Défense. Ensuite nous pouvons nous attendre à rencontrer le meilleur de ce qu’a à offrir l’ennemi, notamment beaucoup de nos semblables lobotomisés. D’autres questions ?

Personne ne répondit, chacun était pensif quant à l’opération et voulait quitter la salle de briefing pour profiter d’un dernier moment au téléphone avec un proche encore en vie.

  • Bien, rompez soldats. Rendez-vous à 17:00 à l’armurerie. » Ace sentait que ses hommes n’étaient pas confiants, il espérait que l’état-major savait vraiment ce qu’il faisait.

Il reprit son carnet et écrivit quelques notes. Il se rappela les émeutes populaires quand l’envahisseur captura les femmes par milliers dans les zones qu’il contrôlait. Personne n’avait rien vu venir. Personne ne surveillait attentivement l’espace alors que les moyens techniques ne manquaient pas. Les armées étaient divisées et affaiblies, les gens étaient en colère. Plusieurs gouvernements tombèrent et cette invasion remit sérieusement en questions les comportements mortifères de l’homme avec ses semblables. Cet envahisseur ne communiquait pas avec nous, il capturait les femmes et les engrossait comme du bétail sans dire un mot ou avoir un regard coupable. L’homme avait pris conscience de l’indifférence dont il était victime par cet envahisseur d’un autre monde. Pas d’affinités biologiques, pas d’histoire commune, rien ne nous rapprochait. Les pires dictatures qu’avait connu le monde étaient encore bien trop humaines par rapport à cet ennemi venu des étoiles.

17:00

Le peloton était devant l’armurerie. L’équipement du soldat de l’ATU était le fruit d’un travail collaboratif entre les différents laboratoires militaires du monde. Il avait fallu deux ans de guerre contre l’envahisseur pour qu’enfin les états-majors se décident à accepter des transferts massifs de technologies.

Face aux armes de l’envahisseur, la mobilité et la réactivité étaient les meilleurs atouts du soldat. La tenue était donc très légère et peu protectrice, de toute façon rien ne protégeait efficacement des armes employées par l’ennemi. En revanche l’accent était mis sur la détection des menaces. Des capteurs étaient installés sur la tenue et dans le casque, puis avertissaient le soldat d’une présence hostile. Les tenues se reconnaissaient entre elles grâce à un code crypté, tout être vivant sans tenue était donc un potentiel hostile. L’arme quant à elle délivrait une grande puissance de feu dans un minimum d’encombrement. Fusil d’assaut spécialement conçu pour rivaliser avec les armes ennemies, il perdait en cadence de tir pour offrir une puissance de feu fatale aux protections légères. Les soldats de l’ATU bénéficiaient donc d’un entrainement au tir intensif pour tirer le maximum de leur meilleur compagnon de route. A cela s’ajoutait un long couteau de combat à la ceinture et une grenade thermobarique, seule capable de réduire en poussière les forces ennemies malgré leurs armures protectrices.

19:00

Les Chinook étaient prêts, les rotors tournaient et les portes d’embarquement étaient grandes ouvertes. Chaque peloton avait son hélicoptère qui l’attendait. Chaque peloton se précipita pour prendre sa place quand l’ordre d’embarquement fut donné à la radio. Des centaines d’hélicoptères décollèrent les uns après les autres. Depuis deux heures, les abords de La Défense étaient pilonnés, aucune résistance ne devait donc se trouver sur leur chemin.

Les Chinook, escortés par des hélicoptères Tigre, survolèrent la Manche puis s’enfoncèrent dans les terres. Le paysage était désolé, la politique de la terre brûlée avait été retenue contre l’ennemi et rien ne subsistait des villes françaises.

« Peloton, après le débarquement tout le monde à couvert. Faites attention aux bombes à disruption. Notre objectif est l’Arche de la Défense. L’ennemi y a installé son centre de commandement », rappela Ace Jefferson à ses troupes.

Les soldats étaient concentrés, aucun d’entre eux ne posa de questions. Chacun connaissait son rôle et les risques encourus.

21:00

Le bruit assourdissant d’une nuée d’hélicoptère couvrait les kilomètres à la ronde. Les Chinook se posèrent les uns après les autres dans les environs de Sartrouville et Houilles, avant de repartir aussi rapidement vers une position d’attente loin du front. Les Tigre veillaient sur les soldats qui se dirigeaient vers le premier couvert à vue.

« Peloton, débarquement, GO, GO, GO », cria Ace à plein poumons.

Les soldats coururent vers les ruines d’un immeuble à quelques dizaines de mètres. Tous emboitaient le pas d’Ace. Le dernier, Carl, transportait un lance-missiles en plus de son fusil d’assaut. Cette arme lourde pouvait abattre un mur de béton, ou pulvériser l’armure de l’ennemi.

Une fois à couvert, Ace leva la tête pour observer les environs et vit La Défense. Les gratte-ciel encore debout reflétaient de nombreuses lumières bleues pointant vers le ciel.

« Peloton, on va couvrir le régiment sur son flanc droit. Direction le couvert à 200m à 02:00 », donna Ace comme ordre en voyant les autres pelotons progresser vers l’objectif.

Les lumières éclatantes des fusils laser avec leur bruit strident si caractéristique ne tardèrent pas. Les premiers soldats tombèrent au sol, une partie du corps calcinée à vif sous l’effet du choc. Des coups de feu ripostèrent, face à eux, des humains en armure inconscients d’affronter leurs semblables.

Ace continua à courir, les Retournés comme on appelait ces humains ennemis, pouvaient être contournés. Il savait que Noria faisait partie d’un peloton au centre de la compagnie, face aux armes laser.

Courir, vite, la tenue se chargeant de la détection d’hostiles. Couvert en vue, glissade contrôlée pour se cacher derrière. Reprendre son souffle, jeter un coup d’œil et voir 3-4 retournés en train d’arroser ses camarades.

« GRENADE », lança Ace à son peloton

Il décrocha la grenade thermobarique de sa ceinture, la dégoupilla, puis la lança droit sur les hostiles.

BOUM

La grenade venait d’exploser au-dessus du sol, son gaz s’infiltrait partout dans un rayon de 30 mètres, pénétrant dans les moindres interstices des armures ennemies.

BOUM

Deuxième détonation, le gaz s’enflamma instantanément et leurs armures prirent feu de l’intérieur. Les retournés se mirent à hurler, lâchant leurs armes pour essayer d’éteindre l’incendie qui les brûlait de l’intérieur. Il était étrange de tuer quelqu’un qui n’avait même plus conscience de sa propre existence.

Les soldats de l’ATU reprirent leur progression. Quelques éclaireurs donnaient des coordonnées aux navires pour effectuer des frappes à l’aide de missiles de croisière. Le terrain devait être déblayé au maximum pour permettre une avance rapide.

Le peloton de Ace n’était plus très loin du pont de Bezon.

« Compagnie, dispersion et à couvert », lança le Commandant O’Brien à l’ensemble des troupes sous ses ordres.

Toutes et tous entendirent un sifflement dans l’air, un drone, puis ils virent un missile fendre l’air au-dessus de leur tête. Il explosa derrière le pont du côté hostile et une onde de choc électrique souffla la zone. Les radios et les tenus crépitèrent, tout le monde attendait.

« Compagnie, deux minutes pour franchir ce pont, alors on se bouge ! » tonna le commandant à la radio.

Les hommes coururent, l’équipement continuait à souffrir suite à cette attaque électromagnétique, mais il tenait le coup. Les hélicoptères Tigre arrosaient la zone à l’avant des troupes pour faire diversion. Quelques-uns subirent de violents tirs de laser qui les découpèrent en deux comme une feuille de papier. Dès que les troupes eurent passé le pont, les pilotes se dépêchèrent de quitter la zone pour se mettre hors de portée des batteries laser.

Les soldats progressaient maintenant vers les ruines de Garenne-Colombes, suivant les traces de l’ancienne D992.

Soudain, une salve de projectiles siffla en l’air en direction de la compagnie.

« BOMBE A DISRUPTION, A COUVERT », cria Ace à ses troupes.

L’onde de choc émit un bruit sourd et des corps volèrent brutalement contre l’obstacle le plus proche. Une deuxième onde de choc souffla des soldats un peu plus loin, puis une troisième et une quatrième. Un silence de plomb tomba sur la compagnie dont l’avancée triomphante venait de s’assombrir.

« Lieutenant, lieutenant, ça va ? demanda Saïd, un soldat du peloton d’Ace Jefferson.

  • Oui, un peu sonné, comment va le peloton ?
  • Bien, tout le monde est en vie, on a eu de la chance.
  • Et la compagnie ? demanda Ace en commençant lentement à se relever.
  • Moyen lieutenant, beaucoup de soldats brisés. »

Ace forçait sur ses jambes pour se relever et chercha de la main gauche son micro pour contacter le lieutenant de Noria. Elle était sergent, sous les ordres du Lieutenant Miguel. Des soldats brisés par l’onde de choc jonchaient le sol plus loin. Ces bombes à disruption vous broyaient les os de l’intérieur, faisant de vous un cadavre mou, indemne de l’extérieur, mais cassé et aux multiples hémorragies à l’intérieur.

« Lieutenant Jefferson appelle Lieutenant Carmo, demanda Ace d’une voix inquiète.

  • Lieutenant Carmo, qu’il y a-t-il ?
  • Comment se porte votre peloton ?
  • Bien, un blessé léger, David, et vous ?
  • On a réchappé belle mais tout va bien.
  • Heureux d’entendre ça, d’autres on subit de sacrées pertes.
  • Je sais, … » Ace fut interrompu par la voix du Commandant.

« Position de mortiers à disruption à 02:00, Jefferson et Carmo allez-y. Nettoyez moi ces enfoirés pendant que la compagnie reprend ses esprits. »

Les ordres étaient clairs, les deux pelotons se mirent en route. Ils entendirent les retournés s’affairer au rechargement de leur mortier.

Un tir de laser toucha Théo en plein cœur, juste à droite d’Ace. Tout le monde se mit à terre, le pauvre était mort sur le coup. La position était défendue mais il fallait agir vite. Les deux lieutenants se mirent d’accords pour encercler la zone. Ace mena ses troupes sur le flanc droit avant d’esquiver une salve de laser stoppant net sa progression. L’usage de grenades thermobariques était impossible, l’explosion déclencherait celle des bombes à disruption.

Quelques soldats sur le qui-vive au sein des deux pelotons, se levèrent, et coururent trouver un couvert pendant que leurs camarades protégeaient leur progression avec un tir de couverture.

Balles contre laser, plomb contre lumière, les échanges de tir étaient violents et l’ennemi avait bien préparé l’embuscade. Un tireur était planqué au premier étage d’un immeuble en ruine, deux autres derrière des carcasses de voiture et derrière un muret il y avait les servants du mortier.

L’un des hommes d’Ace tomba à terre, le mollet réduit en cendre par un tir de laser. Il hurla de douleurs, les deux mains autour du trou dans sa jambe.

« Je suis touché, je peux plus bouger, lança le soldat.

  • Ne bouge pas, on va venir te récupérer, dit Ace pour le rassurer.
  • Prenez pas de risque pour moi, je vais ramper jusqu’à vous »

Le soldat se mit à ramper en direction d’Ace à la force de ses bras. Ce mouvement ne lui porta pas chance puisqu’un nouveau tir de laser lui traversa cette fois-ci le bras droit. Il roula sur lui-même en tenant sa plaie pour essayer de calmer la chaleur qui irradiait dans sa chair.

« Qu’est-ce qu’on fait Lieutenant ? Demande le Sergent Castel.

  • Rien malheureusement, l’ennemi n’attend que ça, lui répondit Ace avec le regard désabusé du militaire qui en a déjà trop vu.
  • Bruno, j’ai un homme à terre et l’ennemi est bien retranché. On n’y arrivera pas sans prendre de risques, dit Ace à Bruno
  • Et nous manquons de temps. Alors je te propose de faire ça de manière classique, la moitié qui couvre, l’autre moitié qui donne l’assaut.
  • Très bien, contact dans 10 secondes pour donner l’assaut. »

Un dernier tir de laser acheva le pauvre soldat mourant, le laissant à terre avec sa chair encore fumante à l’endroit des impacts.

Ace répartit ses hommes, une moitié pour courir avec lui, l’autre pour restreindre au maximum la puissance de feu de l’ennemi. Les deux lieutenants donnèrent ensuite le top et les tirs fusèrent en direction des retournés. Des centaines de projectiles martelèrent les murs et les épaves de voitures. Les hommes à l’assaut couraient le plus vite possible pour se mettre eux-mêmes à couvert à quelques mètres des retournés. Ces derniers tiraient à l’aveuglette pour rester cachés. Les lasers fendaient l’air dans tous les sens et malgré le manque de précision, un des soldats du lieutenant Carmo se fit transpercer l’abdomen.

Tous se jetèrent à couvert une fois parvenu à destination.

« Marc, quand je sors ma tête tu descends cet enfoiré dans l’immeuble », donna comme ordre Ace à son meilleur tireur.

Toujours dans l’idée de montrer l’exemple, Ace fit diversion en relevant la tête par-dessus le muret en ruines. Il en profita pour jeter un coup d’œil au mortier et vit qu’il était trop tard, les retournés s’apprêtaient à tirer. Il aperçut le canon du fusil laser du retourné à l’étage, et au moment où il crut contempler sa propre mort, il entendit la détonation du fusil d’assaut de Marc. Une courte salve de trois balles, du 12,7mm amélioré, percuta l’ennemi de plein fouet, le faisant tomber en arrière. Ace se remit accroupi et voulu prévenir la compagnie, quand tous entendirent le mortier tirer ses bombes à disruption, quatre bombes qui allaient encore semer le chaos dans leurs rangs.

D’un hochement de tête, les deux lieutenants se mirent d’accord et ordonnèrent l’assaut à leurs hommes. Les servants du mortier furent criblés de balles avant de pouvoir réagir, les deux autres retournés répliquèrent et blessèrent trois soldats avant de mourir. Ils entendirent le bruit sourd de l’onde de choc des bombes à disruption, et se dépêchèrent d’aller prêter main-forte au reste de la compagnie.

Une fois sur place, la surprise fut agréable. Tout le monde s’éteint mis à couvert.

« Bon boulot Ace et Bruno, je vous veux à côté de moi, on va bientôt arriver sur le site de la Défense », dit le commandant d’une voix exprimant à la fois un ordre et de la fierté.

Les troupes de mirent en route et Ace réussit à échanger un regard complice avec Noria. Les tours de La Défense étaient maintenant proches et la zone en meilleur état. Les immeubles avaient été moins atteints par les bombardements intensifs de l’ATU.

00:00

Les tours imposaient leur présence dans l’obscurité nocturne. De puissants faisceaux bleus pointaient vers le ciel et transperçaient les nuages.

« Position ennemi à 11:00, 300 mètres », dit un éclaireur.

La zone était bien défendue et la partie difficile de la mission se tenait droit devant eux.

« Compagnie, voici notre objectif, droit devant vous. Le centre de commandement ennemi se trouve dans l’Arche de La Défense. Détruire leurs moyens de communication est essentiel pour le reste de la mission », dit le commandant d’une voix grave.

Les soldats prirent position en vue d’attaquer les quelques ennemis retranchés. Cette fois-ci une mitrailleuse avait été signalée. Ce genre d’arme pouvait faucher un peloton imprudent en quelques secondes.

« Formation ennemi à 03:00, une dizaine de retournés », dit le même éclaireur qui avait trouvé refuge dans un immeuble proche.

Le commandant chargea Ace et Bruno d’éliminer la dizaine de retournés en approche. Il fallait surtout éviter d’être encerclé par des tirs de laser.

Les deux pelotons contournèrent largement la position défensive pour aller à la rencontre de l’escouade ennemie. Dix retournés, dix fusils laser, cette menace n’était pas à prendre à la légère. Les soldats se mirent à couvert, bien dissimulés sur la trajectoire de l’escouade ennemie. Ils marchaient avec un pas de patrouille, l’arme à la main mais le canon baissé. Leur regard vide de sens était parfois plus effrayant que l’arme dont il disposait.

Ace donna l’ordre à deux de ses soldats de préparer une grenade thermobarique. Les retournés se rapprochaient d’eux.

« 5-4-3-2-1-Grenade », donna comme ordre Ace après avoir décompté les secondes avec sa main droite.

Les deux hommes jetèrent leurs projectiles en direction de l’ennemi. Les retournés virent arriver les grenades et certains eurent le temps de trouver un abri. Deux explosions plus tard, la zone était soufflée. Bruno envoya deux soldats vérifier que tout le monde était mort. Une embuscade en appelle une autre, un retourné survivant coupa en deux les soldats avec une salve bien placée. Dans l’action un soldat jeta une troisième grenade sur sa position. Le retourné chercha à fuir mais fut immédiatement abattu dans le dos.

« Ace et Bruno, on a besoin d’aide ici, contournez à 03:00 la position défensive », donna comme ordre le commandant.

Les deux pelotons se mirent en route, ils pouvaient apercevoir la mitrailleuse ennemie arrosant leurs camarades et attaquant sérieusement les débris en béton derrière lesquels ils s’étaient mis à couvert.

« Carl, fais-moi sauter la position défensive », dit Ace d’une voix forte.

Le soldat se mit en position, posa fermement le lance-missiles sur son épaule, activa la visée télémétrique puis fixa la cible. Tous attendaient le tir. Le missile quitta le tube, fendit l’air d’un bruit strident et frappa le mitrailleur de plein fouet. La zone fut soufflée sur 40 mètres, mais le bruit avait dû être entendu de loin, de trop loin.

La compagnie reprit l’assaut du secteur une fois ce point de blocage effacé. Aucun bruit, aucune réaction, ce silence était étrange, inquiétant, où était l’ennemi ?

Ace vit l’Arche, elle contenait maintenant une boule sphérique en sustentation au-dessus du sol. Des câbles reliaient la sphère aux gratte-ciel et ces derniers pulsaient des rayons bleus vers l’espace profond. L’ennemi utilisait ces faisceaux lumineux pour communiquer et appeler des renforts si nécessaire. Il fallait empêcher toute communication avant qu’il comprenne l’ampleur de l’attaque de l’ATU.

Le peloton de Bruno se dirigea vers la sphère et escortait deux ingénieurs chargés de couper les communications. Ace et son peloton s’y dirigeaient par un détour pour s’assurer qu’aucun ennemi n’était caché dans l’entrée du métro près de l’esplanade.

« Compagnie, on se bouge, l’ATU vient de lancer l’assaut sur Paris. On compte sur nous pour couper ces communications », assena le commandant par radio.

Ace sentit quelque chose d’étrange dans cette entrée de métro, proche de l’odeur forte maintenant connue de l’ennemi. Il y a avait quelque chose sous terre.

Le sol s’ouvrit sous les pieds du peloton de Bruno, des explosions sourdes brisèrent la dalle en direction de la compagnie.

Face à Ace sortait un démon, un vrai ennemi, celui venu de l’espace. On les nommait démon car leurs yeux étaient rouges et leur armure équipée de griffes rétractiles. Ils appréciaient le combat au corps-à-corps et éventrer leurs ennemis, les laissant mourir dans d’atroces souffrances.

Les soldats ouvrirent le feu mais il était rapide, se déplaçant en bonds d’un mur à l’autre de l’escalier. Ace n’eut pas le temps de donner un ordre que le démon, dans un bond fulgurant, sauta en l’air un soldat embroché accroché au bout de ses griffes. D’un rapide coup d’œil, Ace constata que la situation était partout la même, l’ennemi en personne avait tendu une embuscade aux forces de l’ATU.

« Repli, sortez vos couteaux », hurla Ace dans le micro pour couvrir les tirs.

Le démon venait de rebondir une fois sa victime au sol, se servant du corps comme appui pour sauter à nouveau sur un autre soldat. Ce dernier l’esquiva mais trop lentement pour échapper au coup de griffes qui lui lacéra le torse.

Le peloton s’éloigna du démon et les soldats rangèrent leurs armes à feu au profit du plus traditionnel, mais ô combien moins dangereux dans une telle situation pour leurs camarades, couteau de combat.

Un sourire malicieux se dessina sur le visage de l’extraterrestre. Il regarda un instant le peloton d’Ace, puis partit en courant vers la sphère rejoindre ses frères.

Ace pensa alors à Noria, il voyait le peloton de Bruno subir une lourde contre-attaque de l’ennemi. Il partit en courant vers l’Arche, son peloton derrière lui. Une mêlée sans deuxième chance se déroulait au pied de l’Arche, une mêlée dont l’issue de la bataille dépendait.

Le démon allait vite, très vite, et chargea le peloton de Bruno bien avant que celui d’Ace puisse réagir. Trois extraterrestres décimaient les soldats les uns après les autres, toujours sans réellement les tuer si possible, la souffrance l’emportait sur la mort.

Ace aperçut Noria qui avec deux autres soldats, couvraient un ingénieur en train de travailler sur la sphère. Les balles étaient assez inefficaces contre les démons. Leur armure fonctionnait avec un champ d’énergie qui absorbait celle des projectiles pour les neutraliser. Seules les attaques physiques à l’arme blanche ou les frappes aériennes pouvaient les tuer. La deuxième solution étant exclue vu la situation, il ne restait plus qu’à affronter ces abominations face à face.

Le peloton d’Ace arriva au corps-à-corps avec l’un d’entre eux. Le démon sauta bras tendus et griffes pointées en avant comme une torpille. Un soldat fut légèrement blessé mais un autre réussit à lui toucher une jambe avec sa lame. Le râlement de l’extraterrestre suivit cette première blessure.

Rapide, puissant et confiant, il faucha un premier soldat avant d’en décapiter un deuxième. Le peloton ne pouvait plus reculer, c’était le moment de l’abattre. Bryan, un gros costaud britannique parvint à lui enfoncer son couteau dans le bras. Paralysé ainsi, les autres soldats en profitèrent pour attaquer. Le démon blessa encore un soldat en lui ouvrant la cuisse, et griffa légèrement Ace sur son flanc droit. Heureusement la blessure était superficielle mais le matériau des griffes faisait que les blessures cicatrisaient très mal. A cause de cela, les soldats blessés trop grièvement se vidaient souvent de leur sang avant d’avoir pu être pris en charge par les médecins.

Il éventra ensuite Bryan avec un sourire satisfait, continuant à esquiver les attaques des soldats malgré un bras inutilisable. Alors l’un d’eux, Pierre, se jeta sur lui et l’agrippa au coup pour tenter de l’étrangler. Le geste était ambitieux et téméraire, et Pierre le paya au prix fort puisque le démon lui planta ses griffes en pleine tête. Mais cet instant d’inattention de la part de l’ennemi permit à Ace de porter le coup fatal, de lui planter son couteau de combat en plein coeur. Il maintint la lame en place, regardant avec haine et colère le démon droit dans les yeux. D’autres saisirent alors le bras de l’ennemi pour l’empêcher d’attaquer leur lieutenant. Lentement et non sans résistance, le démon mourut, la vie s’en allant de son regard perfide. Ace ne lâcha son couteau que lorsqu’il ne sentit plus aucun son ni aucune respiration émaner de l’extraterrestre.

Retirant sa lame et laissant tomber le cadavre, il tourna la tête vers la sphère et vit Noria en train de lutter pour sa survie face à l’un d’eux.

Un soldat était déjà mort, elle-même résistant difficilement malgré sa bravoure pour permettre à l’ingénieur d’accomplir sa tâche. Le démon écorcha son camarade en le retournant violemment pour le projeter face contre terre. Elle saisit alors sa grenade thermobarique et la dégoupilla. Bras tendu en l’air, grenade à la main maintenue inerte par son pouce, elle défia du regard l’extraterrestre qui jaugeait sa détermination.

Ace s’arrêta un instant dans sa course puis ordonna à ses hommes de rester en arrière en couverture. Il marcha vers Noria le plus discrètement possible pour ne pas éveiller l’attention de l’ennemi. Les deux se fixaient du regard, l’ingénieur transpirait à grande gouttes pour terminer au plus vite son travail.

Puis lorsqu’Ace fut à quelques mètres de la sphère, cette dernière s’éteignit et tous les rayons lumineux dirigés vers le ciel s’évanouirent.

Le démon les regarda tous les deux, surpris mais non effrayé. Il les dévisagea encore et Ace sentit un violent mal de crane. La seule image qui lui venait était une grande lumière éblouissante et une sensation de profonde détresse. Puis l’extraterrestre d’un bond quitta la zone et disparut malgré quelques tirs bien tentés de la part du peloton.

Ace avait toujours sa main droite posé sur son front, l’image avait disparu mais la sensation ne le quittait pas. Il voulait fuir sans savoir pourquoi.

« Compagnie, vous pouvez être fier de vous aujourd’hui. Nous avons accomplis notre objectif. Le reste de l’ATU va pouvoir délivrer Paris et les camps de gestation dès cette nuit. Continuez à sécuriser la zone, certains doivent encore être cachés dans les ruines. Les hélicos vont venir récupérer nos blessés. »

Le commandant était heureux, ça faisait longtemps qu’il n’avait pas goûté à une si belle victoire. Malgré les pertes, l’objectif était ambitieux et l’ennemi venait de perdre une bataille importante.

Noria remit la goupille de la grenade et l’accrocha à sa ceinture. Sous le choc d’avoir frôlé la mort de si près, elle oublia les règles militaires et se jeta dans les bras d’Ace. Les deux se regardèrent, soulagés mais effrayés, effrayés par cette guerre, mais aussi surtout par leur amour qui les fragilisait.

« J’ai un mauvais pressentiment Noria, on doit se mettre à l’abri rapidement, chuchota Ace à son oreille gauche.

  • De quoi tu-parles ? lui répondit-elle.
  • L’extraterrestre, il m’a envoyé une image, un message, je sais pas pourquoi mais il l’a fait.
  • Ce sont des monstres Ace, regarde ce qu’ils font aux civils.
  • Je sais Noria, mais il a vu quelque chose en nous, il m’a averti de quelque chose.
  • Ok, ok. J’accepte de te croire mais tu me fais peur. Tu veux pas en parler au médecin ?
  • Plus tard, peut-être. Je vais dire à Bruno que nos pelotons aillent patrouiller là-bas. Il faut s’éloigner de cette zone », dit Ace avant de quitter Noria pour aller parler à Bruno.

Il lui affirma avoir vu des mouvements à 10:00 à environ 300 mètres, et qu’il souhaitait aller patrouiller avec lui si le commandant acceptait. Ace contacta alors le commandant pour lui faire part de ses observations. Ce dernier, ayant totalement confiance dans son lieutenant, accepta et l’envoya patrouiller à l’endroit indiqué. Les deux pelotons, ou plutôt ce qu’il en restait, se mirent en marche vers la zone indiquée par Ace.

« Tu sais pour toi et Noria, ça va se savoir maintenant. Moi je m’en fous, je peux même demander sa mutation si tu veux, dis Bruno qui s’était approché d’un pas tranquille d’Ace.

  • Je sais, et je te remercie de la proposition. Je vais bien voir ce que me réserve la hiérarchie. De toute façon j’ai assez combattu je crois, lui répondit Ace toujours inquiet par son pressentiment.
  • Je te comprends Ace, moi aussi j’en ai marre de cette guerre. Si j’avais une femme je penserais comme toi, mais j’en ai pas, alors je reste pour tuer des ennemis et jouer mon rôle.
  • Comme pas mal de monde ici je pense. Mais est-ce que le monde sera meilleur une fois la guerre terminée, j’en doute. Quand tu vois ce que pensent certains de l’ATU…
  • Oui mais c’est une autre histoire, une chose à la fois Ace, te pose pas trop de question », répondit Bruno accompagné d’une tape sur l’épaule.

Ace les guida bien plus loin que prévu, arguant qu’il voulait être certain que la zone était sûre.

« Compagnie, on a quelques problèmes de communication avec le commandement. Soyez vigilant. Officiers, l’état-major nous croit encerclé par l’ennemi et vient d’envoyer un appui aérien. Je ne sais pas ce qu’ils  foutent et en plus on n’arrive pas à les contacter », dit le commandant inquiet, réservant la deuxième partie de son message à ses lieutenants.

Les pelotons de Bruno et Ace étaient déjà à 500 mètres de l’Arche, et d’un regard mutuel ils comprirent qu’il valait mieux continuer à mettre de la distance.

Un bruit puissant de réacteur se fit entendre dans le ciel. Aigu pour un avion, les soldats cherchèrent du regard ce qui pouvait bien voler au-dessus de leur tête.

Puis plus rien, silence total, et quelques secondes plus tard un bruit métallique, comme une bouteille de bière que l’on décapsule. Ace fit signe à tout le monde de se mettre à couvert dans les ruines de cet immeuble. D’épais murs en béton devraient leur assurer une protection efficace.

Il regardait vers l’Arche, Noria à côté de lui, et vit les têtes se rapprocher de l’esplanade et de la sphère. Des têtes nucléaires tactiques, il se jeta en arrière et ferma les yeux juste à temps. Les quatre têtes explosèrent à quelques mètres de la sphère et l’emportèrent dans la déflagration. Le souffle contenu rasa l’esplanade et secoua fortement les gratte-ciel les plus proches. La lumière vive accompagnait de son feu ardent calcina les soldats qui ne s’étaient pas assez éloignés ou bien mis à couvert. Un fort vent s’engouffra dans les rues et passa à côté des pelotons de Bruno et Ace. Le bruit assourdissant de l’explosion et de la résonance dans les immeubles avait totalement imprégné leurs oreilles.

Tous attendirent quelques minutes avant d’oser relever la tête. Il faisait encore chaud sur la zone mais un certain calme était revenu. Alors ils se mirent en route vers l’esplanade pour porter secours au reste de la compagnie.

Ils croisèrent un soldat, incapables de l’identifier, qui marchait comme une ombre, le visage figé dans une expression d’effroi, avant de s’écrouler devant eux comme un château de cartes. Des cris de douleur provenaient de toutes les directions. Noria alla aider un soldat dont la botte gauche avait fondu sur son pied. Ace ne l’avait même pas vu quitter le peloton, il marchait vers ce qui restait de l’Arche, et commençait à comprendre l’image que lui avait transmis l’extraterrestre. Il savait, il avait lui-même sentit qu’un danger planait au-dessus de cette zone. Pourquoi avait-il alerté Ace et Noria ? Pour leur amour ? Ridicule pensa Ace. Pourtant, quoi d’autre puisque c’était la seule chose qui les différenciait des autres soldats à cet instant précis.

Quand Ace arriva sur l’esplanade, la sphère n’était plus là. Tout avait disparu et l’air était dense, rempli de poussière. Les radiations n’avaient aucune importance, il voulait comprendre, constater cet acte effroyable de son état-major, de sa propre armée.

L’opération du Plomb à la Lumière. Il se mit à rire comme un fou au milieu de l’Enfer. Lumière, l’état-major n’avait jamais précisé laquelle. Quelle bonne blague. Il avait cru à la lumière de la renaissance, de la victoire sur l’envahisseur, à la lumière de la ville lumière, Paris libérée. Mais non, c’était la lumière de la mort, celle de l’atome, qui était venu à sa rencontre.

Finalement cette guerre n’avait aucun sens, pas plus que les précédentes qui divisaient les hommes. Envahisseur ou non, l’homme restait l’homme, et le plomb ne menait jamais à la vraie lumière. La seule chose qui lui restait à présent, c’était Noria, son étincelle de lumière dans les ténèbres.

Iter

Prologue : Court poème écrit dans le cadre d’un concours universitaire.

Bonne lecture.


Iter

Ensemble de signifiants et signifiés
Sur une Terre ronde ou plane selon les souhaits
Pôle Nord pôle Sud les positions divergent
Mais dans le besoin de directions tous convergent

Représenter, dessiner et explorer
Chaussures aux pieds les yeux grand ouverts
Il ne reste plus qu’à bien se diriger
Car au moindre détour on se perd

Les hommes, les flux et tout ce qui s’agite
Insaisissables et en perpétuel mouvement
Courir après pour en saisir le fondement
Toujours avec méthode, tel un rite

Enfin la belle Terre vue du ciel, de l’espace
Dématérialiser, scanner, surveiller
En temps réel nous pouvons analyser
Habiter le monde, c’est habiter un espace

Alors l’habitant dans son logement
Poussière d’étoile et poussière de terre
N’est qu’un point sur le globe, sur la Terre
Et quand il lève la tête il voit son firmament

Décollage imminent vers d’autres cieux
Habiter le monde, habiter d’autres mondes
Vaste univers, pourquoi se contenter de peu ?
L’envie d’aller toujours plus loin gronde !

Drones Poursuite

Prologue : Voici une nouvelle que j’ai écrit dans le cadre d’un concours où il fallait imaginer l’impact de l’arrivée des drones dans notre monde. Je me suis donc essayé au style policier en utilisant le temps présent.

Bonne lecture.


Drones Poursuite

img_5570 guillaume tunzini

9 h 00 – 36, Quai des Orfèvres

« Très bien monsieur… oui monsieur… j’ai compris monsieur… je vous tiendrais au courant… au revoir »

  • Quel emmerdeur ce commissaire Martin, toujours à suivre avec un zèle implacable les volontés de l’État. Si ça tenait qu’à moi…
  • Bonjour monsieur l’Inspecteur, excusez-moi de mon irruption, mais voici le dossier urgent que vous réclamiez.
  • FRAPPEZ avant d’ENTRER bordel de merde, (quelle journée de merde), et… laissez le dossier sur mon bureau, je suis occupé !
  • Au revoir monsieur. »

L’inspecteur Stéphane Dubois s’assoit à son bureau et ouvre le dossier que vient de lui apporter une jeune recrue. Le dossier étant épais, il se verse une tasse de café avant de s’y mettre.

« Cette bande de technophobes risque de foutre en l’air le contrat avec les américains, et le gouvernement ne veut pas de cette hypothèse. Leur chef, M. Alonso Bitteta, né d’un père italien et d’une mère espagnole en 1980, militant au Parti Communiste puis fondateur de la Brigade Révolutionnaire et Humaniste, est passé de l’opposition au capitalisme à la technophobie, et s’est illustré par des attaques contre des revendeurs de produits informatiques. »

L’inspecteur continue à lire le contenu du dossier et la longue biographie de cet Alonso et de son organisation.

« Multirécidiviste, plusieurs attaques à main armée, harcèlement et menaces contre des chercheurs en robotique, trafic de drogue pour financer son organisation, sacré personnage.
PUTAIN, comment un mec pareil peut courir dehors, encore un coup tordu d’avocat avec la complaisance d’un juge syndiqué… va falloir que j’arrête de gueuler comme ça, les jeunes bleus vont prendre peur et je vais avoir droit à un entretien avec l’IGPN.
Son organisation a survécu depuis 2008, et a lancé il y a quelques mois une pétition européenne contre l’ouverture du ciel aux drones américains. Bien sur cette pétition s’accompagne de manifestations et de heurts avec les policiers. C’est encore à moi de m’occuper de ces jeunes cinglés, car les investisseurs américains veulent un ciel européen sûr pour leurs drones. Bon allez, j’en ai assez lu, je vais rendre visite à quelques contacts pour essayer de localiser à l’ancienne ce petit génie. »

L’inspecteur se lève, termine sa tasse de café et prend les clés de sa voiture. Il se dirige vers la sortie du commissariat en passant voir le responsable informatique :

« Mets-moi quelques drones en observation à la recherche d’un Alonso Bitteta, il se trouve en Île-de-France.

  • Très bien Stéphane, je fais ça tout de suite (il peut pas dire bonjour…). »

Il entre dans sa voiture, une Peugeot 508 hybrid4, allume le contact, et active le logiciel de suivi des drones sur l’ordinateur de bord. Dès qu’Alonso Bitteta sera repéré, il recevra les images en temps réel, et pourra faire envoyer la cavalerie. Le commissaire lui a donné carte blanche pour arrêter cet individu, les attaques de drones dans le ciel français doivent cesser.

Direction la Goutte d’or, si cet Alonso prévoit quelque chose, il a besoin de communiquer avec des téléphones sortis des réseaux officiels, et c’est dans ce quartier qu’il ira se les procurer. Stéphane connait un certain Mahmoud, ancien cambrioleur devenu receleur mais brave type au fond, jamais d’agressions ni de blessés, il a une classe digne des anciens gangsters. Mahmoud est au courant de tout ce qui se passe dans ce quartier, il chapote pas mal de nouveaux malfrats, à qui il essaye d’inculquer quelques valeurs et combines. Stéphane le couvre pour ses activités, lui le renseigne sur tous les gros poissons qui vont faire des dégâts aux institutions, c’est le deal et ça fonctionne parfaitement.

10 h 30 – Quartier de la Goutte d’Or

L’inspecteur gare sa voiture en double file, carte de la police posée sur le tableau de bord. Veste en cuir sur les épaules, il sait où trouver Mahmoud, toujours en face d’un kebab dont il profite de la clientèle. La police n’est pas la bienvenue ici, mais Stéphane a ses habitudes et il détient quelques dossiers sur certains, ce qui lui permet de se balader en sécurité.

« Salut Mahmoud, comment vas-tu ?

  • Bien Stéphane, toi t’as encore forcé sur le café, tu dois te reposer tu sais.
  • Oui oui, ça va, je me reposerai quand j’aurais le temps. Toujours à revendre tes babioles toi ?
  • Bien sûr, je sais faire que ça et en ce moment les affaires marchent plutôt bien.
  • Des infos qui sortent de l’ordinaire ?
  • Certains recherchent des drones où on a retiré les numéros d’identification.
  • A quoi bon ?
  • La plupart pour repérer des endroits à cambrioler ou espionner la voisine tu sais…
  • Tu me tiens au courant pour un gros poisson, je veux pas d’un cambriolage important dont tu aurais entendu parler, on se comprend.
  • Ouai t’inquiète Stéphane, tu peux me faire confiance, moi je cherche juste à vivre de mon bizz.
  • Je suis venu te voir concernant ce type du nom d’Alfonso Bitteta (montre la photo sur son smartphone) ; tu l’as vu dans les parages ?
  • Viens par-là, c’est pas tranquille ici.
  • Cet Alfonso, il est venu m’acheter des Iphone 6, quatre au total, et sans négocier le prix, une bonne affaire.
  • Il t’a dit pourquoi ?
  • Non, et je pose jamais la question. Par contre tu peux peut-être me dire pourquoi tu t’intéresses à lui.
  • C’est un gros poisson, ceux que j’aime pas, tout ce que je peux te dire est que c’est une histoire de drones.
  • Ouai un gros coup quoi. Avec un smartphone haut de gamme tu peux piloter un dro
  • D’accord, et dans ce cas tu connais un type qui vend des drones volés ?
  • Il y a type, un Bulgare du côté de Bagnolet qui revend des drones, je bosse avec lui, et si je lui dis que tu passes, il devrait savoir parler français, il s’appelle Evgeni.
  • Bon, alors préviens-le, j’y vais tout de suite, et merci, je manquerai pas de prévenir les collègues de te laisser tranquille.
  • Pas de problème Stéphane, c’est rare les flics comme toi alors prends des vacances.
  • J’y penserai, à bientôt. »

L’inspecteur Dubois se dirige rapidement vers sa voiture, pour ensuite foncer sur Bagnolet, gyrophares hurlant afin de trouver cet Evgeni.

11 h 30 – Bagnolet

Marché aux puces, avec plus de puces que de marchands. C’est le coin dégueulasse de l’Île-de-France, le repaire des petits revendeurs sans avenir. Evgeni cherche certainement à se noyer dans cette masse afin de faire ses affaires en toute discrétion. Ses clients viennent probablement au volant de belles voitures, seuls les drones haut de gamme sont revendus au marché noir, sinon Internet est plus efficace. L’inspecteur fait un petit tour en voiture à travers le marché, afin de trouver Evgeni, et aussi d’éviter les rats. Des tentes, des Roumains, des Chinois, des clochards, c’est le marché des plus pauvres, des sans-papiers et des sans-abris. La mairie est débordée et tout le monde se rejette la faute, une population abandonnée en somme.Quelques drones surveillent en permanence le site mais rares sont les policiers à s’y aventurer.

« Le voilà, avec son crâne chauve et sa veste kaki, tournevis dans les mains et lunette grossissante sur l’œil, ce type doit être Evgeni. »

            « Bonjour Evgeni, je viens de la part de Mahmoud, il t’a prévenu que je passerai.
– …

  • Mahmoud de la Goutte d’Or, le revendeur de portables, je l’ai vu il y a une heure !
    – …
  • Bon écoute moi bien, je suis inspecteur et si tu me réponds pas, je fais boucler ton activité avant midi, compris ?
  • Bon..jour inspecteur, oui Mahmoud m’a prévenu, tu recherches des acheteurs de drones.
    – C’est ça, t’es du genre méfiant toi, t’as affaire à des types avec des besoins spéciaux ?
    – Oui un peu, depuis l’interdiction d’espionner avec des drones civils, certains veulent continuer avec des engins non identifiables…
  • Oui je sais bien que rien n’arrête la recherche d’informations de nos jours. As-tu vu un type genre espagnol ou italien, et répondant au nom d’Alfonso Bitteta ?
    – Je vois pas mal de monde inspecteur, et je suis pas flic alors leur identité connais pas. – Tu vas me faire croire que tu pistes pas tes clients avec les drones que tu leurs vends ? Je connais la combine, un mouchard dans l’objet et on sait où la personne habite, voire quand elle est absente, un coup de téléphone aux potes et on cambriole.
    – Peut-être inspecteur, tu t’y connais. J’ai bien eu un mec du genre de celui que vous cherchez. Il m’a acheté quatre drones acrobatiques très performants.

– Il t’a pas dit pourquoi je présume ?

  • Nan, et le mec était anxieux et super méfiant, alors j’ai pas pris de risque.
  • Et tu sais pas du tout où il a pu aller ?
  • Pendant l’achat, il a répondu au télé..phone, et il parlait d’un endroit où on voit Paris, un gars à lui était là-bas, et il devait le rejoindre en trente minutes.
    – Ok, c’est déjà pas mal, voici ma carte, continue à me donner des infos de ce genre et ton business sera tranquille, mais pas d’abus.
  • Pas de problème, et si vous recherchez un drone vous savez où venir, ins..pecteur.

            L’inspecteur retourne à son véhicule et demande un bilan de la recherche par les drones, puis leur précise le type de localisation qu’il cherche à présent, un endroit d’où on voit Paris, et à 30 minutes en transport ou en voiture de Bagnolet. Son téléphone sonne, c’est sa femme, sa moitié.

« Salut chéri, qu’est-ce qui y’a ?

  • J’ai reçu ta guitare, ce drone de Chronopost est presque reparti avec, il ne comprenait pas le QR-code de la procuration.
  • Super, merci d’avoir réussi à la retirer, je risque de rentrer tard, demande d’État…
  • Encore, mais tu as à peine dormi cette nuit.
  • Ça va ça va, les choses se tasseront prochainement, et je pourrais prendre des vacances.
  • Ce soir j’ai un rendez-vous chez une cliente, j’espère te voir à mon retour.
  • Moi aussi, et ne t’inquiète pas. Je rentre dès que je peux. Je t’embrasse.

Cet Alonso va lui poser des problèmes, il le sent dans ses tripes, et elles ne lui mentent jamais. Tout ça pour interdire les drones américains, alors que le ciel est déjà rempli de drones de marques européennes, et que les deux sont majoritairement fabriqués en Chine, quelle connerie. D’où peut-il piloter ces drones, et dans quel but exactement ?

Un texto de sa femme : N’oublies pas que l’on va à l’Observatoire de Meudon avec mes parents ce weekend. Bisous.

« Putain c’est là, l’observatoire, on voit Paris, c’est en hauteur, et en roulant bien c’est à trente minutes de Bagnolet. Je dois prévenir le commissaire. »

12 h 30 – 36, Quai des Orfèvres

            « Commissaire, j’ai des informations importantes à vous transmettre.

  • Allez-y Dubois, mais faites vite, j’ai rendez-vous avec le préfet à treize heures.
  • Très bien, alors je crois savoir comment notre gars va agir demain. Il va utiliser des drones achetés au marché noir pour commettre une attaque terroriste.
  • Combien, et où ?
  • 4 drones pilotés par smartphone, et je pense qu’il les pilotera depuis l’Observatoire de Meudon.
  • Vous en êtes sur ?
  • Totalement pour les drones, et presque certain pour le lieu d’où il les pilotera, mais je ne connais ni leur lieu de lancement, ni leur cible.
  • Et bien vous savez ce qu’il vous reste à faire Dubois, en attendant je vais relayer vos informations au préfet.
  • Ce serait moi, je demanderai la fermeture du ciel demain.
  • Vous êtes malade Dubois, interdire les livraisons, les transports d’urgence, les drones militaires et de la police, tout ça pour 4 drones dont on ne connait ni la cible, ni la dangerosité.
  • Mais la signature du contrat a lieu au ministère de la Défense, et c’est un moyen pour notre homme de marquer un grand coup et d’instiller la peur.
  • Je ne ferai pas boucler le ciel Dubois. Le préfet m’attend. Je veux un rapport complet des mesures à prendre ce soir, et soyez précis, le préfet ne bouclera jamais toute la ville.
  • Bien commissaire, ça sera fait.

L’inspecteur retourne à son bureau, se sert une tasse de café, et affiche une carte de l’Île-de-France sur son écran mural.

« Alors notre homme a certainement un ou plusieurs associés qui se chargeront de surveiller les drones en visuel. La question est de savoir d’où peuvent-ils bien les lancer ? Je vois deux sites potentiels : le parc Suzanne Lenglen et le parc de l’Île Saint-Germain. Le commissaire acceptera certainement de boucler deux parcs, mais je dois aussi lui donner une hypothèse sur le type d’attaque. »

L’inspecteur observe alors avec attention le site du ministère de la Défense et les rues alentour. Il connait les méthodes du commissaire, surnommé « Patte de velours », discrétion et souplesse.

« Des policiers seront certainement postés en couverture à différents endroits, avec plusieurs drones scannant les passants, le tout coordonné par un hélicoptère. Le terroriste peut attaquer soit le ministère, soit Aquaboulevard. Le premier est le plus tentant mais le mieux gardé, tandis que le second est moins stratégique, mais peut déboucher sur un vrai massacre. Je dois savoir comment seront armés ces drones, retour à Bagnolet. »

14 h 00 – Bagnolet

Retour au Bulgare, il fait chaud par cette journée de juin, et Stéphane n’a toujours rien mangé depuis hier soir, trop stressé par cette affaire. Le marché est l’occasion de se trouver un truc à avaler. Avaler est le terme, cela fait longtemps qu’il n’a pas mangé.

« Evgeni, encore moi, j’ai quelques questions à te poser.

  • Ins..pecteur, vous voulez m’acheter un drone ?
  • Non, non, j’en ai déjà assez avec la police. En revanche je voudrais savoir comment on arme un drone civil piloté par un smartphone.
  • Ça, je sais pas inspecteur, je trempe pas là-dedans, j’ai pas envie d’être expulsé.
  • Me la fait pas Evgeni ou sinon je vais vraiment te faire expulser. Ton acheteur ne compte pas faire de l’acrobatie avec ses drones, alors j’ai besoin de ton point de vue.
  • Ok, je m’y connais pas en arme mais si j’étais lui, je vois à peu près comment rendre ces drones dangereux.
  • Continue…
  • Je pense que les smartphones remplaceront l’électronique du drone, pour leur donner plus de puissance de cal.. Il les pilotera certainement avec une tablette en ayant entré un trajet automatique à l’avance. 4 drones en même temps en pilotage manuel c’est impo..ssible.
  • Bon ok mais tu me parles toujours pas d’arme là, accélère.
  • Du calme ins..pecteur, un peu de patience.
  • Oui désolé continue, et merde t’a pas un truc à bouffer ?
  • Ah c’est ça tu travai..lles trop, viens avec moi y’a un chinois à deux minutes. »

Le Dragon Rouge, sandwich au porc laqué pour 4 € avec boisson, simple, à peu près bon, et avec le sourire, quoi demander de plus ?

« Pas mal ton chinois Evgeni, continue ton histoire.

  • Et bien, je veux pas pousser ins..pecteur, mais il me faudrait plus d’infos, et je veux savoir ce que j’ai en échange.
  • En échange tu fais ton business tranquille tant que ça ne tombe pas dans le terrorisme. Et tout ce que je peux te dire, c’est que l’endroit que les drones vont attaquer est soit un ministère, soit un lieu avec beaucoup de public, et c’est demain !
  • Bu..siness tranquille, ok. Et pourquoi vous pensez qu’il va attaquer ?
  • Parce que le type veut faire un coup d’éclat, voilà pourquoi.
  • Il pourrait monter des fusils d’assaut automatisés, mais c’est très difficile à faire, surtout en moins de vingt-quatre heures. Il peut aussi monter un explosif, mais c’est pas discret et un drone acrobatique est léger et fragile, il peut pas porter lourd.
  • T’y crois pas trop à l’attaque armée si je comprends bien.
  • Non inspecteur, ou alors votre gars a une super équipe de spécialistes.
  • Ça se pourrait bien, en tout cas merci. Et c’est pour moi le chinois.
  • Merci inspecteur, mon offre pour un drone tient tou.. »

14 h 00 – Vol AA4118 New-York-Paris

« Un café madame ?

  • Non merci.
  • Et vous monsieur ?
  • Non plus merci.
  • Alors ce contrat Emily, es-tu certaine que les Français vont signer leur partie ?
  • Oui, on a déjà la confiance des Allemands et des Britanniques, la France ne veut pas être la seule enclave ne profitant pas de la manne économique que représentent les drones.
  • Pourtant ils ont une opposition politique forte, j’ai tout de même quelques doutes.
  • Ne t’inquiète pas, les européens veulent autant profiter des drones que les américains, ils attendent une baisse des prix avec l’ouverture à la concurrence.
  • J’espère que tu as raison, nos carrières sont en jeu.

14 h 00 – Dans un appartement proche de Montparnasse

            « Tout est prêt les gars, demain on va retourner la technologie contre ses promoteurs !

  • On va surtout les faire chanter oui, ils vont nous manger dans la main, et à nous l’oseille.
  • C’est avant tout politique, le reste vient après. Gardez ça en tête. Ce soir on charge tout dans les voitures et on dort dedans, je veux pas d’une descente de keufs dans la nuit.
  • T’es sérieux là ? Dans la voiture…
  • Discute pas Malik, et tu feras équipe avec Kevin. Abdou et Alexi vous prenez l’autre véhicule. Moi je vais aller voir ce qui se passe chez nos amis pour être sûr qu’il n’y ait pas d’imprévu. Et maintenant on équipe les drones, il nous reste quelques heures.

16 h 00 – 36, Quai des Orfèvres

« Il a raison Evgeni, c’est gros le coup de l’attaque armée. Les services de renseignements n’auraient pas laissé passer ça. Et à quoi bon, les investisseurs seront certainement dans l’une des salles fortifiées du ministère, il faudrait un armement lourd pour les atteindre. Et quand bien même, les drones seraient abattus dans les minutes qui suivent l’attaque. Pareil pour le site civil, en quoi faire un massacre donnerait une mauvaise image des drones ? On n’a pas interdit les avions après le 11 septembre ! »

« Olivier, toi qui gère le service informatique, tu peux faire quoi avec des drones dont le système est amélioré avec un smartphone haut de gamme ?

  • Là comme ça je sais pas, laisse-moi du temps pour y réfléchir.
  • Tu as deux heures, pas plus. »

L’inspecteur commence alors à rédiger un rapport sur l’hypothèse d’une attaque armée, au cas où Olivier ne propose rien de concluant. Mais au fond de lui, il sait que ça sera autre chose.

L’inspecteur reçoit soudain une alerte du système de surveillance des drones qu’il avait envoyé vers l’Observatoire de Meudon. Ils viennent de repérer Alonso, il se promène dans le parc avec des jumelles à la main. Stéphane voyant ça prend sa veste au vol, court à sa voiture, et prévient le type de l’accueil d’envoyer des renforts, la puce GPS de son véhicule donnera la localisation exacte. Gyrophares allumés, il essaye de se rendre le plus rapidement possible sur les lieux, Alonso y est encore, scrutant les horizons avec sa paire de jumelles.

16 h 30 – Observatoire de Meudon

L’inspecteur gare sa voiture au carrefour sur la route pavée. Gilet pare-balles enfilé et pistolet Sig-Sauer à la main pointé vers le sol, il parcourt la centaine de mètres qui le sépare de l’entrée du parc. De loin il voit Alonso observant le paysage, les jumelles pointées vers la Tour Eiffel. Il avance discrètement, se met à couvert derrière un arbre et observe à nouveau Alonso. Soudain, ce dernier baisse ses jumelles, regarde autour de lui puis part en courant vers l’escalier, de l’autre côté de l’entrée que vient d’emprunter Stéphane.

« Merde, il a dû voir des collègues. »

L’inspecteur décide de suivre Alonso, toujours avec sécurité mais sans le perdre de vue. Quand ce dernier ralentit un peu à l’escalier, Stéphane en profite pour accélérer le pas.

« Police, ne bouge plus, mains en l’air ! »

Alonso se jette avec agilité derrière le muret de l’escalier, puis tire une salve d’arme automatique vers l’inspecteur. Ce dernier se jette derrière un arbre proche et reprend ses esprits. Il entend l’homme se relever et descendre les escaliers en courant, et en profite pour sortir de sa couverture et le suivre. Arrivé à l’escalier, il penche légèrement la tête pour observer les lieux, et reçoit pour accueil une nouvelle salve. Il a à peine le temps de l’esquiver. Mais il entend à présent les collègues et leurs gyrophares. Au bout d’une minute, il relève la tête et voit l’homme qui descend vers la sortie, vers la rue, il doit l’arrêter. L’inspecteur descend le plus rapidement possible et vise Alonso dans le dos, entre les omoplates, il n’a pas le choix. Au moment où il s’apprête à tirer, deux policiers en uniforme entrent par la rue et Alonso se jette sur le côté, il le perd alors de vue. En revanche, il entend la rafale qui balaye ses collègues, couchés net. Alonso sort, se retourne et tire en direction de Stéphane qui n’a d’autre choix que de se cacher. Il se relève, court, mais Alonso a disparu. L’adrénaline tape dans son cœur et ses tripes, il avance au mépris du danger, et entend un moteur de moto démarrer. C’est lui, il faut faire vite. Il l’aperçoit qui accélère rapidement avec la moto, et Stéphane n’a que le temps de noter la marque, la couleur, et la plaque du véhicule. Tirer est impensable, des civils sont présents. Il retourne alors auprès de ses collègues au sol.

« Ça va les gars, vous êtes touchés où ?

  • Les jambes, tous les deux, putain ça fait mal mais on a eu du bol.
  • Oui on a eu du bol, quand j’ai vu son arme pointée, j’ai cru que c’était fini pour nous.
  • J’appelle les renforts les gars, tenez bon, je vous vengerai, ce type va passer le restant de ses jours derrière les barreaux, croyez-moi. »

L’inspecteur appelle une ambulance, et reste à côté des deux policiers jusqu’à ce que les renforts prennent le relais. Lui n’a rien, mais il déteste plus que tout les types qui ouvrent le feu sur des policiers, derrière il y a des familles. Il retourne ensuite à sa voiture, énervé, et plus que jamais déterminé. En tout cas cet évènement lui servira à obtenir une vraie présence policière par le commissaire, et c’est déjà une bonne chose.

18 h 15 – 36, Quai des Orfèvres

« Olivier, alors as-tu les infos dont j’ai besoin ?

  • Oui j’ai une hypothèse, je pense que les drones vont voler des informations confidentielles et non commettre une attaque.
  • C’est pas vraiment le genre du bonhomme pourtant, je viens d’en faire les frais…
  • Qu’est-ce qui s’est passé Stéphane ?
  • J’ai presque mis la main sur notre gars… mais cette ordure a sorti une arme automatique, et a légèrement blessé deux agents avant de s’enfuir à moto.
  • Merde, tu as la plaque d’immat ?
  • Oui, c’est une Yamaha, sûrement une 125, couleur bleue et grise, dont le numéro est le CN-854-ZE.
  • Ok je lance la recherche.
  • Un vol de données, c’est vrai que si on pense au paquet de drones des grandes chaines de télévision qui vont être présents pour la signature… c’est facile d’en cacher quatre.
  • Les résultats de la recherche arrivent bientôt. En tout cas à ta place je regarderai du côté des potentiels acheteurs.
  • Va falloir que j’en touche deux mots au commissaire, il peut peut-être me mettre en contact avec les investisseurs.
  • Alors, la moto appartient à un certain Malik Malaoui, domicilié à Créteil, 4 avenue Courtois.
  • Très bien Olivier, fais-moi une liste de tous les drones prévus pour la signature demain, avec leur numéro d’identification. Nos drones doivent pouvoir détecter les intrus le plus rapidement possible.
  • Pas de problème.

« Bonsoir commissaire, j’ai du nouveau pour vous.

  • Bonsoir Dubois, allez-y je vous écoute.
  • J’ai vu notre homme mais il a réussi à s’enfuir. Il se promenait à l’Observatoire de Meudon avec une paire de jumelles. Il avait une arme automatique et a blessé deux agents.
  • Vous rigolez Dubois, pourquoi avez-vous tenté d’interpeller cet individu sans m’en faire part ? Et maintenant deux agents blessés ? Gravement ?
  • Non rien de grave heureusement. Les drones l’avaient détecté et j’ai voulu régler cette histoire, j’ai peut-être déconné, je le reconnais…
  • Vous avez déconné c’est certain, on ne parle pas d’un voleur de portables là ! Avez-vous avancé dans l’enquête au moins ?
  • Oui, j’ai noté la plaque d’immat de sa moto, et Olivier a une adresse, il faudrait demander une intervention du RAID. Le propriétaire est Malik Malaoui, soit un innocent qui s’est fait voler sa moto, soit un associé.
  • Ne prenons pas de risque, je vais transmettre une demande à la D
  • Concernant les drones, on a deux hypothèses. Soit Alonso cherche à commettre une attaque armée contre le ministère de la Défense ou Aquaboulevard, soit il va récupérer des données confidentielles provenant de la signature avec les investisseurs.
  • Pour l’attaque je vais transmettre à la hiérarchie et renforcer le dispositif sur place.
  • Très bien commissaire, et auriez-vous la possibilité de me mettre en contact avec les investisseurs ? Je veux savoir s’ils ont des informations qui peuvent intéresser le marché noir.
  • Je vais demander au préfet si le ministère accepte de lui donner une telle information.
  • Parfait monsieur, je retourne à l’enquête.
  • Dubois, reposez-vous, demain la journée va être longue. Et pour les agents blessés je ne sais pas si je vais pouvoir vous couvrir.
  • Je comprends monsieur.

Stéphane après cet entretien retourne à son bureau et termine son rapport écrit pour le commissaire. Le préfet ne tardera pas à l’appeler pour lui transmettre le numéro d’Emily, représentante de la société Dronoïds, leader du marché nord-américain.

18 h 15 – Dans un appartement proche de Montparnasse

« Les mecs on décolle, et vite, les keufs m’ont trouvé.

  • Wohhh, tu dis quoi là ?
  • J’étais à Meudon pour repérer l’endroit, et j’ai vu une caisse arriver, un mec me regardait bizarrement.
  • T’as fait quoi ?
  • J’ai tiré putain, j’en ai couché deux et j’ai pris la moto.
  • Ta buté des keufs, t’es taré, ils vont nous chercher toute la nuit.
  • Calme-toi Kevin, on suit le plan, vous restez en équipe et vous dormez dans les voitures. Pas d’arrêt, vous bouffer en drive et vous roulez toutes les heures. J’ai cramé ta moto Mehdi, gueule pas tu pourras te la racheter demain.
  • Tu fais chier, j’y tenais à cette bécane.
  • Bon on se divise les gars, demain les ricains arrivent à dix heures, neuf heures en place, Mehdi et Kevin dans le parc Lenglen, et Abdou et Alexi à l’Île. Pour la suite je gère avec notre contact.
  • Ouai ouai, et on est des pilotes amateurs de drones qui s’entrainent pour une compétition.
  • C’est ça, à demain les gars, et bonne chance.

19 h 00 – 36, Quai des Orfèvres

« Bonsoir Madame Isenberg, je suis l’inspecteur Stéphane Dubois, je vous appelle dans le cadre d’une enquête policière.

  • Bonsoir monsieur l’inspecteur ; en quoi puis-je vous aider ?
  • Demain vous allez signer un accord commercial avec les autorités françaises, et nous suspectons une menace sur les informations que vous allez échanger.
  • Comment ça? C’est simplement un accord sur des drones.
  • On suspecte des individus de vouloir voler des données confidentielles. Je vous appelle car j’ai besoin de savoir ce qui peut les intéresser.
  • Je comprends monsieur, mais cet accord comporte des clauses qui ne peuvent être révélées.
  • Ecoutez-moi, je ne veux pas connaître les détails, simplement pouvoir comprendre ce qui peut les intéresser afin de mieux vous protéger.
  • Je comprends tout à fait, tout ce que je peux vous dire est que l’accord comporte une série de règles visant à adapter les drones américains aux normes européennes.
  • Et avez-vous une idée de l’utilité de telles règles pour quelqu’un de mal intentionné ?
  • La seule que j’envisage est un concurrent qui souhaiterait lire cet accord, afin de proposer dans quelques mois des drones conformes et moins cher. L’Inde, la Chine ou la Russie seraient capables d’une telle opération.
  • Ça doit valoir une belle somme. Je vous remercie Mme. Isenberg, au revoir.
  • Au revoir inspecteur.

Stéphane rédige une note avec les informations qu’il vient d’obtenir et la transmet au commissaire. Ces drones vont essayer de voler les informations des accords lors de leur signature. L’enjeu est de les détecter et de les neutraliser avant qu’ils ne passent à l’action.

Il reçoit ensuite la liste des drones de la presse attendus demain, une bonne centaine. Il faut y ajouter les drones de surveillance des lignes, et ceux de communication aux voyageurs de la RATP, les drones publicitaires, de la poste, de l’héliport, et les divers drones personnels. Demain va se jouer une partie de cache-cache aérienne aux enjeux stratégiques, d’une part la sécurité commerciale des investisseurs, et d’autre part la crédibilité de la France en matière de lutte contre le techno-terrorisme.

            Après deux heures de travail afin de tout préparer, Stéphane décide de rentrer chez lui. Il se lèvera tôt demain pour prendre connaissance des résultats de l’opération du RAID, et être sur le site du ministère au petit matin.

Arrivé chez lui, il constate que ses voisins n’ont toujours pas payé leur taxe d’enlèvement des ordures ménagères, les drones n’ont pas ramassé les poubelles. Il s’occupera de ce problème une fois l’affaire Alonso passée.

5 h – Au domicile de l’inspecteur

Stéphane se lève, embrasse délicatement sa femme qui dort encore. Il prend une douche puis va chercher son journal, déposé dans la nuit par un drone de livraison, pour ensuite boire son café. Les gros titres ne parlent que de cet accord, et les positions politiques sont bien marquées et résumées autour de : pour ou contre les drones américains en France ? Personnellement ces sujets ne l’intéressent pas, lui pense à Alonso qui a blessé deux agents la veille.

Encore dans ses pensées, son smartphone lui signale qu’il vient de recevoir le bilan de l’opération du RAID : personne dans l’appartement et un ordinateur en cours d’investigation. Rien de concluant donc, il n’aura pas les résultats de l’investigation avant quelques jours. Il quitte ensuite son domicile pour se rendre à Aquaboulevard, la matinée va être longue.

7 h – Aquaboulevard

« Bonjour monsieur le commissaire, vous avez eu le temps de lire ma note ?

  • Oui inspecteur, et nous avons obtenu de l’armée une aide précieuse. Ils ont deux hommes en possession d’une arme expérimentale, une sorte de fusil laser à impulsion électromagnétique. Apparemment ils peuvent désactiver un drone en tirant dessus. Allez les voir ils sont là-bas. Les services secrets regardent du côté des potentiels acheteurs.

Si vous avez besoin d’un hélico, demandez à la DGAC sur l’héliport. »

« Bonjour, je suis l’inspecteur Stéphane Dubois, et je suis chargé de traquer les drones suspects.

  • Bonjour inspecteur, je suis le sergent Frédéric Pontes et voici le soldat Hugo Chauvin.
  • Le commissaire m’a parlé de votre arme expérimentale. Comment fonctionne-t-elle ?
  • C’est très simple, il suffit de viser comme avec n’importe qu’elle arme, mais lorsqu’on ouvre le feu, on tire un rayon laser réglé à une fréquence qui déphase les signaux électromagnétiques. Le drone s’écrase immédiatement.
  • Est-ce qu’il y a un danger pour les civils ou les autres drones ?
  • Non, seul un tir direct peut faire effet, il faut seulement veiller à ce que personne ne soit sous le drone cibl
  • Je n’aurais pas pu espérer mieux. Pour vous faire un topo…
  • Le commissaire nous l’a déjà fait inspecteur, nous nous tenons à disposition.
  • »

Dans le même temps Malik et Kevin amènent leurs drones dans le parc Suzanne Lenglen, tandis qu’Abdou et Alexi font de même dans le parc de l’Île Saint-Germain. Alonso lui, se dirige vers l’Observatoire de Meudon.

8 h – Dans les parcs

« Bonjour monsieur, puis-je voir vos papiers s’il-vous-plaît ?

  • Pourquoi ? Je suis juste dans un parc.
  • Nous contrôlons tout le monde ce matin.
  • Ok, les voici.
  • Et dans quel but avez-vous amené un drone aujourd’hui ?
  • C’est pour une compétition, on doit s’entrainer.
  • Évitez de le diriger vers Aquaboulevard.
  • »

Les deux policiers continuent leur ronde afin de contrôler tous les usagers du parc.

« C’est chaud ce matin Kevin, Alonso nous avais dit que ce serait tranquille.

  • Ça va aller, on va cacher les drones dans la masse, ils verront rien.
  • J’allume les drones et je contrôle que tout se passe comme prévu. »

Les deux équipes font décoller leurs drones quelques minutes plus tard, simulant des acrobaties afin de corroborer leur alibi. L’inspecteur Dubois a lancé une détection de tous les drones présents avec Olivier, mais le travail sera long. Les investisseurs ne tarderont pas à arriver sur les lieux, il faut éviter tout acte criminel.

9 h 00 – Ministère de la Défense

« Bonjour Madame Isenberg et Monsieur Miller, nous sommes enchantés de vous recevoir.

  • Je vous remercie Monsieur le Ministre. C’est un honneur pour nous aussi. Mais nous ne comprenons toujours pas pourquoi la signature doit avoir lieu dans votre ministère de la Défense.
  • Vous n’êtes pas sans savoir que la France connait quelques remous politiques en ce moment. Nous avons préféré assurer votre sécurité du mieux que nous pouvions.
  • Nous comprenons et nous vous remercions.
  • Veuillez nous suivre s’il-vous-plaît. »

Les investisseurs après une courte marche, rejoignent la délégation française dans l’une des salles de réunion. Cette salle est équipée de brouilleurs électroniques, et encerclée de murs en béton armé d’un mètre d’épaisseur. Le changement de salle avait été décidé dans la nuit, officiellement pour disposer d’un endroit plus confortable.

Après le petit-déjeuner et les présentations formelles, les parties au contrat s’asseoient autour de la table de réunion et entament la lecture des clauses. Ce travail fastidieux prendra un certain temps, temps dont les terroristes espèrent profiter.

10 h – Ministère de la Défense

Allez-y les gars. Voici le texto que vient d’envoyer Alonso aux deux équipes qui lancent alors leurs drones en direction du ministère.

« Olivier où en es-tu de l’identification des drones ?

  • J’ai bientôt fini Stéphane, mais pour l’instant tous les drones sont en règle.
  • Bordel, où sont-ils ? »

Les drones d’Alonso ne sont plus qu’à quelques dizaines de mètres du ministère. Ils ne peuvent pas se rendre sur le terrain du ministère, mais peuvent se tenir suffisamment près depuis la rue pour réaliser leur action. Ils se positionnent lentement près des drones de la presse, légèrement en retrait. Malik et Alexi lancent dans la foulée le scan du bâtiment.

« Georges regarde, ils viennent de quelle compagnie ceux-là ?

  • J’en sais rien et je m’en fous, concentre-toi sur ton boulot.
  • C’est bon il se passe rien, mais ces drones là je me demande bien d’où ils viennent. »

« Inspecteur, j’ai fini l’analyse, seuls quatre drones n’ont aucune identification, et ils sont dans la rue face au ministère.

  • Merde, prévenez les militaires, je me rends sur place immédiatement, et dites aux collègues d’inspecter les parcs. »

Les drones viennent tout juste de repérer la salle en s’accrochant sur le signal émis de l’intérieur. Ils se rapprochent le plus possible afin d’optimiser leurs résultats, mais le signal passe très mal.

« C’est quoi ce bordel Kevin, je capte rien, je vais contacter Alexi.

  • Non arrête, Alonso a dit pas de communications entre nous.
  • Mais je capte rien, on a rien là.
  • Parle moins fort des flics nous regardent.
  • Quelle compétition de merde, ils l’ont annulé, on est venu s’entrainer pour rien !
  • N’en fait pas trop, j’envoie un message à Abdou. »

« J’ai un message de Kevin, il déconne là. Ils captent rien eux non plus.

  • C’est foutu cette opération, avec Alonso hier à l’observatoire ils ont tout changé.
  • Pas possible, on prépare ça depuis des mois et les renseignements ont coûté cher.
  • Regarde, y’a rien, peut-être que notre gars est déjà avec les keufs!
  • Woh calme toi là, on improvise et c’est tout.
  • Vas-y improvise, moi je préviens Alonso. »

« Bonjour, avez-vous repérez des drones inhabituels ?

  • Moi non, désolé.
  • Bonjour, avez-vous repérez des drones inhabituels ?
  • Non, mais j’ai entendu un gars parler de ça par là-bas.
  • Bonjour, l’un de vous a-t-il vu un drone inhabituel ?
  • Moi, regardez ceux-là, je ne connais ni leur logo, ni leur couleur, et pourtant dans le milieu on se tient au courant.
  • Ici l’inspecteur Dubois, je signale quatre drones de couleur blanche avec un logo noir et orange. Veuillez vérifier leur identification.
  • Inspecteur, ce sont nos drones.
  • Commissaire, nous avons repéré les drones.
  • Très bien commissaire, je laisse les militaires s’en occuper.»

« Alonso vient de m’écrire, on doit rapprocher les drones du bâtiment.

  • Si on fait ça on est foutu, les alarmes vont sonner.
  • Si ça tourne mal on abandonne les drones et on se barre.
  • Ouais t’as raison, on peut tenter, préviens les autres. »

Moins d’une minute plus tard les drones pénétrent dans le périmètre du ministère. Très vite les alarmes se déclenchent, mais collés aux murs, ils commencent à capter des informations en accrochant le signal. Toute information enregistrée est envoyée immédiatement sur un serveur basé en Russie. Les soldats équipés de l’arme expérimentale visent les drones et ouvrent le feu. Deux voient leurs moteurs s’arrêter et commencent à vaciller. Les quelques journalistes sur place (depuis l’avènement des drones le métier de journaliste est devenu un travail de bureau), partent rapidement en courant. Sans vitesse, les deux drones tombent lentement comme des feuilles.

« On vient de perdre le drone 3 mec !

  • Ils nous ont eu, c’est sûr, fais écraser les deux autres sur le bâtiment en pilote automatique et on s’arrache. »

Les militaires commencent à viser les deux autres drones, mais brusquement ces derniers se dirigent à toute allure vers le ministère, et s’en suit quelques vitres brisées dans les étages.

« Inspecteur, je fais boucler le périmètre, retrouvez-moi ces cinglés ! »

Les deux groupes de terroristes se dirigent vers la sortie, et marchent rapidement en regardant autour d’eux. Les policiers les ont repéré et commencent à les suivre, et à les encercler. A la sortie des parcs ils sont attendus par plus d’une dizaine de policiers, et se rendent sans résistance, ils n’ont aucune chance.

Alonso décide de fuir Paris, l’opération est de toute manière foutue. Il se dirige vers sa voiture et entend un hélicoptère, en levant la tête il constate qu’il est de la police et se rapproche très rapidement.

« Allez-y, droit sur l’Observatoire, il ne peut être que là. C’est un homme dangereux, il faudra sûrement l’abattre.

  • Compris inspecteur, je tire sur votre ordre. »

« Inspecteur c’est Olivier, j’ai une nouvelle intéressante.

  • Oui Olivier faites vite.
  • Les terroristes ont un contact au sein du ministère, les drones suivaient un signal émis de l’intérieur
  • Dis au commissaire que je poursuis Alonso, je reviens dès que possible.»

Alonso court vers son véhicule, l’hélicoptère est proche. Il monte dans sa voiture et prend la direction du nord. L’hélicoptère lâche un drone intercepteur qui poursuit sa voiture. Une fois à courte distance, le drone lance un grappin électrifié qui court-circuite tout le système de bord de la voiture.

« Je vais le descendre, ça doit être le mec flic. »

Alonso sort de la voiture, kalachnikov à la main, et la pointe vers l’hélicoptère. L’inspecteur a anticipé une telle réaction, et le pilote a déjà offert à son tireur une belle ligne de vue vers le véhicule. Alonso a à peine le temps de lever son arme qu’une balle lui traverse le torse. Il tombe à terre sous l’impact, assis contre la portière de sa voiture. Les policiers au sol ne tardent pas à arriver pour l’immobiliser et appeler les secours.

12 h – Ministère de la Défense

« Nous sommes ravis d’avoir fait affaire avec vous, vos citoyens vous remercieront.

  • Le plaisir a été pour nous, un déjeuner nous attend maintenant. Quel est l’intérêt de venir en France sans partager un déjeuner n’est-ce pas ?
  • Entièrement d’accord avec vous. »

Les investisseurs sortent du bâtiment et ne constatent que quelques agitations éparses. Leur salle fortifiée les a isolé du bruit et de l’agitation qui régnaient à l’extérieur.

L’accord est ratifié, les drones américains vont pouvoir être commercialisés sur le sol français. Le gouvernement va réfléchir à améliorer le code du ciel des drones, afin de gérer au mieux ce nouveau trafic en très forte croissance.

« M. Daryl Miller, veuillez-nous suivre s’il-vous-plaît.

  • Pourquoi ? Je n’ai rien fait.
  • Vous êtes soupçonné de complicité de vol de données par l’usage illégal de drones.
  • C’est ridicule, je suis en compagnie de votre gouvernement.
  • Miller, je suis le commissaire Lambert, et vous allez suivre M. Dubois.
  • Vous faites une grave erreur. Emily, on se revoit à l’aéroport.
  • Stéphane c’est Olivier, c’est bien de lui qu’est partie le signal. Avec le capteur rayon-x du drone je vois qu’il porte plusieurs smartphones sur lui. Il a dû les relier pour avoir un signal puissant.
  • Super boulot, on fait ça propre devant le ministère. On aura le temps de le faire parler au poste. »

Huygens

Prologue : Petite nouvelle que j’ai écrit dans le cadre d’un concours universitaire sur le thème de la lumière.

Bonne lecture.


Huygens

Huygens

Activation des turbopropulseurs dans 5-4-3-2-1… Le vaisseau Huygens filait à 500 000 km/h en direction du Soleil dans le cadre d’une mission d’exploration. Prouesse technologique fruit de la coopération des grands noms de l’aéronautique, il embarquait le meilleur équipage que l’humanité n’ait jamais connu.

« Commandant Abramov, nous ne sommes qu’à quinze millions de kilomètres, nous pénétrerons dans le Soleil dans exactement trente heures.

  • Très bien Shepard, continuez à bien surveiller les données du vaisseau, nous allons pénétrer dans la couronne, le rayonnement va mettre à rude épreuve Huygens. »

Le vaisseau avait quitté la Terre il y a un an en 2133. Après quelques orbites terrestres il prit son cap vers le Soleil, d’abord à une vitesse de croisière de 50 000 km/h. 108 jours plus tard il  était arrivé au point d’entrée de la couronne, lieu d’élévation forte de la température de l’ordre d’un million de degrés Celsius. Construit dans un alliage Tungstène-Rhénium-Curium, le Huygens embarquait avec lui un générateur à antimatière afin de neutraliser le rayonnement solaire, et ainsi abaisser à une température supportable par son alliage la chaleur émise par le soleil. La forme du vaisseau était sphérique, avec l’emplacement de l’équipage en son centre. Un côté était équipé des turbopropulseurs à plasma, tandis que l’autre côté emportait le générateur à antimatière. Pendant qu’un côté amenait le vaisseau à sa destination, l’autre lui ouvrait la voie en créant un tunnel froid vers le Soleil.

« Perreira, pouvez-vous me faire un rapport sur votre situation ?

  • Oui Commandant, pour l’instant le pilote automatique maintient le cap dans le tunnel froid, j’observe seulement que ce dernier se réduit au fur et à mesure que le rayonnement augmente.
  • Restez vigilante, c’est le moment difficile de la mission, une fois la chromosphère atteinte on pourra souffler. »

La chromosphère est une zone étrange, celle qui se dessine subtilement lors des éclipses totales du Soleil. Avec une température située entre 2 000 et 100 000 degrés Celsius, c’est une zone fraîche par rapport à l’enfer de la couronne. La chromosphère était l’objet de cette mission qui portait le nom de code Râ en hommage à la divinité solaire égyptienne. L’objectif était de récolter des données précises sur l’intérieur du Soleil, plus précisément sur la photosphère qui produit la lumière visible, en orbitant dans la chromosphère.

« Bahrami, surveillez attentivement le niveau de radiation, le moindre écart pourrait-être fatal au vaisseau et à l’équipage.

  • Ne vous inquiétez pas Commandant, je surveille attentivement les données récoltées par l’ordinateur de bord, jusqu’ici tout est normal. »

Les turbopropulseurs à pleine puissance et le générateur à antimatière démarré, plus aucune communication n’était possible avec le central installé en orbite autour de Vénus.  L’équipage composé d’Abramov, Shepard, Perreira et Bahrami, était maintenant seul face à sa mission, face à son destin.

« Commandant, je détecte de fortes variations dans le rayonnement solaire, le pilote automatique est contraint de recalculer en permanence une nouvelle trajectoire.

  • Reçu Perreira. Shepard, expliquez-moi ce qui se passe ? ordonna le commandant, d’un ton sec mais calme.
  • A partir de maintenant nous devons compter sur nous-mêmes Commandant, le Soleil est instable et notre trajectoire théorique doit s’adapter. »

Grand, mince et au regard profond mais rêveur, Shepard était au fond de lui heureux que tout ne se passe pas comme prévu. La monotonie des modèles théoriques l’avait toujours ennuyé, et c’est pour cette raison qu’il avait postulé à cette mission qualifiée de suicidaire par de nombreux scientifiques.

« Allez aider Perreira dans ce cas, l’ordinateur de bord est soumis à de fortes contraintes, et la mission se doit d’être un succès. »

Le commandant était un homme assez autoritaire, barbu et large. Il avait connu la fin de l’époque des fusées et le démantèlement de la deuxième station internationale. Ce vaisseau était pour lui un véritable bijou que les autres membres d’équipage ne savaient pas apprécier à sa juste valeur. Érudit d’histoire des sciences, il avait proposé le nom de Huygens au comité de direction, en hommage au célèbre astronome ayant permis une meilleure compréhension de la lumière.

Perreira se démenait pour garder le vaisseau dans le tunnel froid. La température y était de 2 000 degrés Celsius, et à l’extérieur d’un million. Une seconde en-dehors de ce tunnel entrainerait la fusion immédiate du vaisseau et de son équipage, aucun écart par rapport à la bonne trajectoire n’était possible.

« Commandant, le tunnel continue de se réduire, l’ordinateur de bord commence à saturer dans sa capacité de calcul, dit Perreira d’une voix empreinte de nervosité.

  • Shepard, pouvez-vous reparamétrer le générateur d’antimatière ?
  • Non Commandant, ce n’est pas le problème. Le générateur fonctionne parfaitement, mais le rayonnement est par endroit trop puissant. Je pense avoir une solution.
  • Faites votre maximum Shepard, n’est-il pas possible d’avoir une meilleure prise en compte de l’instabilité du rayonnement ?
  • C’est à cela que je pensais, j’ai une piste pour intégrer un algorithme dans le logiciel de pilotage prenant en compte les aléas du rayonnement, dit Shepard d’une voix un peu excitée, fier de faire de la science de manière empirique.
  • Faites vite alors, j’y travaille aussi de mon côté et vous tiens au courant s’il y a du nouveau. »

Abramov se sentait rassuré de voir que Shepard avait une piste, surtout qu’il serait plus rapide et plus efficace que lui pour l’étudier. Après tout il était à bord de ce vaisseau pour cette raison, sa capacité à calculer, modéliser, enfin bref comprendre.

Perreira surveillait très attentivement toutes les données affichées à l’écran, mélange d’informations sur l’état du vaisseau et les variations du rayonnement solaire. Pour arriver à ce poste elle avait été mise en concurrence avec une centaine de pilotes d’aéronefs spatiaux. Cette mission était pour elle un accomplissement, mais elle comptait bien rentrer en vie, une famille l’attendait sur Terre.

Shepard programma une légère séquence dans le logiciel de pilotage, donnant à l’ordinateur de bord la capacité d’anticiper plus rapidement les changements dans le rayonnement solaire. Ce n’était pas le code le plus soigné ni le plus précis au monde, mais ceci permis au vaisseau de continuer sa route.

« Commandant, le pilotage est maintenant assuré, on devrait atteindre la chromosphère en un seul morceau.

  • Félicitations Perreira et Shepard, beau travail, mais restez quand même concentrés, nous ne sommes pas à l’abri d’une autre surprise. »

Le Huygens continuait de filer à toute vitesse à travers la couronne solaire. Ce vaisseau était une exception dans les règles physiques, un défi lancé à l’Univers. Se rapprocher ainsi de l’astre qui donne la lumière et la vie à la Terre, quel affront pensait beaucoup de monde. Mais l’esprit scientifique l’avait heureusement emporté, et plusieurs dizaines de milliards furent allouer à la réalisation du vaisseau.

Le tableau de bord affichait la limite de la chromosphère, maintenant très proche. Le générateur à antimatière n’aurait alors plus besoin de fonctionner au maximum de sa capacité.

« Bahrami, qu’en est-il de l’espace-temps sur les corps en ce moment ?

  • Le potentiel de gravitation du Soleil s’est fortement accru au sein de la couronne et ceci va en s’amplifiant. Je pense que nous allons gagner quelques années sur la Terre, dit le médecin-psychiatre, totalement fasciné par ce phénomène.
  • Essayez de préparer une note précise sur le sujet, ça sera à discuter lors du voyage retour. »

Bahrami n’était pas que médecin-psychiatre, il avait aussi le titre de biologiste. Ses diplômes et son travail sur la psychologie humaine dans l’espace, avaient convaincu le comité de direction de le sélectionner pour cette mission.

Le Huygens entrait maintenant dans la chromosphère qui fait deux mille kilomètres d’épaisseur, pour seulement quatre cents kilomètres pour la photosphère dont elle fait le tour. Filant à une vitesse maintenant bien supérieure à 50 000 km/h, le vaisseau ressemblait de l’extérieur à une bille qui pénétrerait dans l’eau. L’Homme ne s’était jamais approché aussi près de son astre, de son étoile qui rythme ses journées, ses saisons, et ses années. Cet astre qui permet la vie, qui permet de voir et donc de contempler. Cet astre qui sculpte la peau avec plus ou moins de douceur, et qui est un interdit absolu pour les yeux. Lumière, telle est la caractéristique essentielle que nous donne à voir le Soleil. Dans toute sa complexité, la lumière est son expression la plus visible sur Terre.

Les capteurs en éveil, le Huygens récoltait une quantité vertigineuse d’informations sur le Soleil, son fonctionnement, ses origines, et donc son futur. Tout ce chemin et tous ses risques pour comprendre comment fonctionne cette lumière, comme fonctionne l’astre dont la survie de l’Humanité dépend. Du Big Bang jusqu’au Soleil, de la lumière originelle jusqu’à la lumière quotidienne, l’Homme a toujours cherché l’origine de la lumière. La lumière essence de vie, la lumière rassurante, la lumière réchauffante, tous ces attributs lui ont donné une place de choix aux Panthéons des religions et de la science.

« Commandant, la mise en orbite est parfaite, aucune tempête solaire à prévoir.

  • Bravo Perreira, profitez-en pour souffler un peu, le voyage retour ne sera certainement pas de tout repos. »

Le voyage retour fut finalement bien moins dangereux que l’aller, et le Huygens parvint à s’extirper de l’attraction gravitationnelle du Soleil. La station orbitale Copernic attendait l’équipage et son vaisseau autour de Vénus. Vénus, la planète-étoile qui avait aussi fasciné l’Homme depuis ses origines, marquerait l’achèvement de cette mission historique.

Finalement les étoiles, comme les lampes, ne sont-elles pas là pour nous guider, nous amener à une meilleure compréhension des choses. De la lumière artificielle qui permet de travailler, se distraire, et voir, à la lumière des étoiles qui renferme les origines de l’Univers, il n’y a peut-être pas tant de différences, toutes deux sont des repères dans l’obscurité.